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patrouille américaine dans la ville d'Al-Darbasiyah, contrôlée par les Kurdes, 4/11/18

La Syrie à la découpe

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Le retrait annoncé des militaires américains présents en Syrie est reporté sine die. Il est désormais conditionné à une défaite totale de l’organisation État islamique.

patrouille américaine dans la ville d'Al-Darbasiyah, contrôlée par les Kurdes, 4/11/18
patrouille américaine dans la ville d'Al-Darbasiyah, contrôlée par les Kurdes, 4/11/18 Crédits : AFP

Ainsi qu’à des garanties pour les combattants kurdes, comme l’a précisé John Bolton lors d’un déplacement à Jérusalem ce 6 janvier, à la veille d’une visite à Ankara finalement snobée par le président Erdogan. « Nous ne pensons pas que les Turcs devraient entreprendre une action militaire qui ne soit pas entièrement coordonnée et acceptée par les Etats-Unis » avait en effet déclaré, le conseiller à la sécurité nationale américain, alors que l’armée turque et ses supplétifs djihadistes rongent leur frein pour se lancer à l’assaut des Kurdes. Comme le souligne Marie Jégo dans Le Monde, pour intervenir, Ankara doit recevoir non seulement l’aval des Américains mais aussi celui des Russes, « lequel est loin d’être acquis. En visite en décembre, à Moscou, une délégation turque avait réclamé la maîtrise des airs, ainsi que la possibilité de créer une zone tampon sur 20 à 30 kilomètres du côté syrien de la frontière, mais elle était repartie bredouille ». Et Gilles Paris observe dans le quotidien que John Bolton a de surcroît avancé une autre justification au maintien des forces américaines dans la région : elles occupent une zone située sur un axe de communication stratégique pour l’Iran. Gérard Chaliand estime dans le FigaroVox qu’en dépit de sa récente volte-face, « c'est Donald Trump qui a repris la main, en 2018, au Moyen Orient, en décidant d'isoler l'Iran, malgré les protestations impuissantes des Européens, en infligeant à Téhéran un embargo ». Alors que « les États-Unis ont pu compter sur le soutien d'Israël et de l'Arabie Saoudite, qui se retrouvent du même bord », l'Iran « devra réduire ses prétentions régionales ». Et par ailleurs, même si « l'influence de la Turquie sur ses frontières méridionales est considérable » et que « malgré ses difficultés financières, le Président Erdogan est fermement soutenu par un électorat dont il sait flatter l'ombrageux nationalisme », sa puissance militaire est momentanément contenue.

Un laboratoire de la démocratie au Moyen-Orient

On peut s’en réjouir pour les Kurdes, en première ligne contre Daech, et qui ont su construire une démocratie basée sur des conseils communaux et des assemblées régionales élues avec un quota de femmes et de représentants des communautés non-kurdes – arabes et chrétiennes syriaques – et qui constitue à ce jour la seule alternative existante à la dictature. _Courrier international_publie un reportage de Boris Mabillard, du quotidien suisse Le Temps, à Qamishli, devenue la capitale d’une région en voie d’autonomie. « L’agglomération date des années 1920, elle accueillait alors sous le mandat français les chrétiens qui fuyaient l’Empire ottoman disloqué. » Le journaliste évoque les rues du quartier chrétien où « Cafés, restaurants et boutiques où l’on vend de l’alcool sont regroupés autour de quelques églises. » Il s’est rendu au Viola, petite taverne où l’on peut entendre Édith Piaf et Charles Aznavour. 

Des clients de toutes confessions s’y retrouvent pour faire la fête » et même danser. « Dana, Simav et Newruz parlent haut et fort, boivent, rient et toisent les garçons. “Y a-t-il un autre lieu comme ça au Moyen-Orient, une ville où les femmes se baladent sans voile ?” questionne Newruz sans attendre de réponse.

Symbole de la complexité de la situation sur le terrain, les forces gouvernementales contrôlent le cœur de la ville, la douane et le poste-frontière avec la Turquie ainsi que l’aéroport, et les miliciens kurdes cohabitent avec les militaires du régime. 

L’État de barbarie

C’est aussi l’indice de la désagrégation d’un État en miettes, à force d’avoir été identifié à un régime dictatorial, et à un clan familial. Sur le site d’information et d’analyse AOC, Nadine Picaudou retrace l’histoire de cette mainmise par une clique alaouite depuis le coup d’état d’Hafez al-Assad. Elle évoque les travaux de Michel Seurat qui mobilisaient la notion d’asabiyya – allégeance ou esprit de corps – reprise à Ibn Khaldun, qui liait l’émergence des pouvoirs dynastiques urbains à la force des liens claniques ou tribaux. 

Á ce titre, la question communautaire doit s’analyser, en Syrie comme dans l’ensemble du Proche-Orient, comme un moment de la formation historique de l’État.

Car « derrière les façades institutionnelles et la prévalence d’un discours d’intégration nationale et d’égalité citoyenne, les ressorts du recrutement des élites et les dynamiques de l’action politique s’ancrent profondément dans les logiques de la solidarité communautaire, premier gage de loyauté politique ». C’est ainsi que « plus de la moitié du corps des officiers est d’origine alaouite », sans compter les multiples services de renseignement. Et depuis la libéralisation économique c’est cette caste prédatrice qui s’en est réparti les prébendes : « l’homme le plus riche du pays aujourd’hui est un cousin du Président, Rami Makhlouf, dont l’empire économique comprend des banques, des sociétés d’import-export, des chaînes de télévision… » C’est aussi dans cette tortueuse construction de l’État moderne que réside l’une des causes du triomphe de l’islam politique au Moyen-Orient.

Par Jacques Munier

Nadine Picaudou a récemment publié Visages du politique au Proche-Orient, Folio inédit (Gallimard).

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