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Le grand débat national à Salesches, département du Nord

Faire peuple

5 min
À retrouver dans l'émission

Le grand débat parviendra-t-il à la fois à exprimer une parole cohérente et à faire émerger la figure du peuple, dans toute sa diversité ?

Le grand débat national à Salesches, département du Nord
Le grand débat national à Salesches, département du Nord Crédits : S. Belloumi - Maxppp

« Je suis né peuple j'avais le peuple dans le cœur… Mais sa langue elle m'était inaccessible. Je n'ai pas pu le faire parler. » C’est Michelet qui s’exprime ainsi, non pas dans Le Peuple mais dans Nos fils et l’aveu d’impuissance a de quoi étonner de la part de celui qui s’employa pourtant à le représenter dans l’histoire. C’est que le peuple est une entité à géométrie variable, même s’il semble doué d’une remarquable permanence à travers les siècles : le petit peuple de Rome, le peuple de Paris, le peuple invisible des Algonquins du Canada, le peuple de gauche, on pourrait multiplier les expressions qui se réfèrent ainsi à une réalité immuable, dotée d’un puissant caractère assertif, qui s’impose sans discussion. Si bien que lorsqu’on cherche à le définir, on tombe le plus souvent sur ce que Pierre Rosanvallon appelait, à propos de la représentation démocratique « le peuple introuvable ». De fait, c’est aussi sa plasticité qui en fait un terme mobilisable en tous sens dans le champ politique, ce qu’Alain Badiou appelait sa « dangereuse inertie », alors que « populaire » semble plus connoté, comme dans « mouvement populaire », « tribunal populaire », « front populaire » ou « populo »… Là, l’adjectif induit des valeurs en tension, qui ont pour effet de politiser le substantif, et le philosophe suggérait qu’aux marges du « bon peuple », le nouveau peuple qui se forme dans l’absence totale de visibilité, la clandestinité des sans-papiers ou les ghettos de la République, sache « lui arracher le mot peuple en tant que mot politique ». Pierre Bourdieu, dans un article des Actes de la recherche en sciences sociales, était plus réservé quant à la langue lorsqu’on adjoint le qualificatif de « populaire ». 

Le lexique dit « populaire » n’est autre chose que l’ensemble des mots qui sont exclus des dictionnaires de la langue légitime ou qui n’y apparaissent qu’affectés de « marques d’usage » négatives » comme familier

Peuple légal et peuple réel

Dans Le Monde, Lucie Soullier et Abel Mestre analysent l’inflation actuelle du mot peuple dans le vocabulaire politique, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, au risque d’affaiblir son pouvoir de subversion. Le populisme qui s’en réclame n’est en effet « ni un programme ni un régime, mais une stratégie s’adossant à un style plébéien. Une nouvelle grammaire politique qui consiste à établir une frontière entre ceux d’en bas et ceux d’en haut ». Et à tenter de capter les énergies collectives que suggère le mot. « Au fond – relèvent-t-ils – la nouveauté se situe surtout à gauche, où l’on s’est longtemps méfié du manichéisme populiste et de son aspect interclassiste, assez loin des analyses marxistes classiques. » Alors, si même Emmanuel Macron revendique la référence – on se souvient, entre autres de sa sortie face aux maires réunis à l’Elysée en novembre 2018 : « Nous sommes des vrais populistes, nous sommes avec le peuple » – c’est peut-être là que résiste un clivage, comme le souligne Chantal Mouffe : celui qui oppose au néolibéralisme autant qu’au nationalisme autoritaire le projet d’une « radicalisation de la démocratie ». 

L'art de la conversation

Le « grand débat » en cours peut-il en constituer un moment fondateur ? Dans l’hebdomadaire Le 1, qui est consacré à la question, Vincent Martigny observe que « contrairement au défouloir anonyme des réseaux sociaux », il permet « une confrontation physique à l’occasion de laquelle les citoyens peuvent exprimer sur la place publique leur refus d’une société individualiste et morcelée ». Et qu’il « rappelle certains traits marquants de la culture politique française : le goût de la discussion (et de la polémique), une appétence pour la chose publique et un sens profond de la justice sociale, qui tranchent avec l’apathie démocratique qui est trop souvent la norme dans les pays développés ». Au-delà des interrogations sur les modalités de prise en compte de cette parole, le problème posé par le grand débat vient de ce que, selon le politologue : « sans intermédiaires ni contre-pouvoirs, un dialogue direct est instauré entre les revendications populaires et le pouvoir » : une « relation verticale » qui « expose les divisions citoyennes face à un pouvoir uni, donnant l’avantage au second sur le premier ». Dans Le Figaro, Ran Halévi pose la question : « D’où vient qu’en France les mouvements sociaux prennent, plus qu’ailleurs, la tournure d’une révolution ? C’est qu’ils ressuscitent, à chaque épisode, un vieux fantôme de nos guerres civiles : le conflit tumultueux entre légalité politique et légitimité révolutionnaire. » L’historien spécialiste de l’Ancien régime et de la Révolution rappelle chez les Jacobins « l’appropriation rhétorique de la figure du peuple, un sacerdoce de vertu érigé en instrument d’épuration ». Et il redoute que « le débat national qui libère aujourd’hui la parole et apaise quelque peu les esprits ne constitue qu’un palliatif, non un remède ». Tout en estimant que « la démocratie participative vaut toujours mieux qu’un embrasement de notre impétuosité révolutionnaire ».

Par Jacques Munier

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