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Hommage à Marielle Franco par la Mangueira, Rio, 4/03/2019

Bolsonaro, le Trump des tropiques 

5 min
À retrouver dans l'émission

Le ministre de la Justice brésilien propose d’assouplir le cadre de la légitime défense pour les forces de l’ordre.

Hommage à Marielle Franco par la Mangueira, Rio, 4/03/2019
Hommage à Marielle Franco par la Mangueira, Rio, 4/03/2019 Crédits : Getty

Le projet de loi est vivement critiqué par les experts, qui rappellent le nombre déjà important de victimes dans les opérations de police, rapporte le quotidien O Estado de São Paulo, un article publié par Courrier International. « De fait, la proposition de Sérgio Moro survient dans un contexte de hausse du nombre d’homicides commis par des policiers. Le Forum brésilien de sécurité publique, une ONG qui publie chaque année un rapport de référence, a recensé 5 159 victimes en 2017, soit 14 par jour, ce qui représente une hausse de 20,7 % par rapport à 2016 – et même de 133 % par rapport aux 2 200 morts dénombrés cinq ans plus tôt. » Le ministre prévoit de modifier le Code pénal pour permettre au juge – je cite « de réduire la peine de moitié ou de renoncer à la faire appliquer si le geste est la conséquence excusable de la peur, de la surprise ou d’une émotion violente », ce qui laisse la porte ouverte à toute décision arbitraire et fait redouter une montée aux extrêmes. L’ancien député de l’État de Rio, Marcelo Freixo, qui a présidé une commission d’enquête parlementaire sur les groupes paramilitaires, estime qu’une telle politique « sacrifie les agents des forces de l’ordre, qui se trouvent lancés dans une guerre absurde. En 2017, au Brésil, 367 policiers ont été tués, soit un par jour, or la proposition de Moro ne comporte pas une ligne sur la valorisation du métier ni sur l’amélioration des conditions de travail ». La brutalisation du débat citoyen enclenchée par le président Bolsonaro se traduit également en termes de sécurité publique. « Au nom du retour à l’ordre, le nouveau président, nostalgique de la dictature, n’a-t-il pas défendu de longue date les exécutions sommaires ? » demande Éric Fassin dans les pages Débats de L’Humanité. Le sociologue rappelle que le carnaval a affiché cette année une opposition déclarée au discours raciste, machiste et homophobe du nouveau chef de l'État. « Au défilé des écoles de samba, c’est Mangueira qui l’a emporté avec son hommage ouvertement politique à Marielle Franco » la conseillère municipale noire de Rio et militante des droits des minorités, assassinée il y a un an, presque jour pour jour, le 14 mars 2018. Le spectacle mettait également en scène l’histoire « des dominations multiples qui, depuis toujours, font le Brésil. Les chars évoquaient aussi bien l’esclavage (aboli en 1888) que la dictature ». Les historiens Antoine Acker et Sébastien Rozeaux, du Réseau Européen pour la Démocratie au Brésil estiment pourtant que tout espoir n’est pas vain. 

La confrontation de Bolsonaro à l’exercice du pouvoir a déjà montré ses limites : les affaires de corruption, la difficulté à arbitrer entre les différents clans (évangélique, agro-industrie, néo-libéraux, militaires, etc.) et l’improvisation d’un président sans programme ont déjà fait chuter sa cote de popularité de moitié.

Reste que la fracture ethnique et sociale résulte d’une tendance lourde dans le pays. Le mensuel Books publie l’article de Larry Rohter dans The New York Review of Books sur le livre de Lilia Moritz Schwarcz et Heloisa Murgel Starling, Brasil : uma biografia. « L’élection d’un président blanc et raciste s’inscrit dans la continuité de l’histoire du Brésil. Profondément marqué par l’esclavage mais aussi par une culture de la réussite fondée sur la prédation. » L’ouvrage retrace la « difficile et tortueuse construction de la citoyenneté » pour y intégrer l’ensemble des Brésiliens et pas seulement les riches ou les puissants. « La liberté était noire, mais l’égalité était blanche » résume un intellectuel. Car « l’égalité et la citoyenneté étaient réservées aux élites blanches, qui disposaient du droit de vote, tandis que la population qui avait connu l’esclavage devait s’estimer heureuse de pouvoir circuler librement ». Les auteures rappellent qu’« environ un tiers des quelque 12 millions de captifs africains expédiés vers le Nouveau Monde ont fini au Brésil, contre moins de 500 000 aux États-Unis ». Bolsonaro, que certains surnomment « le Trump des tropiques », « doit son ascen­sion à l’élite financière de São ­Paulo, aux grands propriétaires terriens qui ­dévastent l’Amazonie depuis cinquante ans et aux Églises évangéliques. Mais ce qui l’a propulsé au sommet, c’est le soutien des électeurs de la classe moyenne urbaine écœurés par la corruption endémique, la criminalité en hausse et le traitement de faveur réservé selon eux ces dernières années aux pauvres à la peau sombre. » Pour autant, le Brésil est « un pays qui ne se conforme pas à l’idée que l’on se fait habituellement des rapports entre dominants et dominés », soulignent les auteures. « Les influences africaines se font sentir dans presque tous les aspects de la vie quotidienne et sont généralement un motif de fierté, même pour les plus blancs des Brésiliens. » Un « mélange » qui a ­engendré « une société qui se définit par des unions, des rythmes, des arts, des sports, des arômes, des cuisines et des littératures métissés ». D’où ces Blancs qui revendiquent « un pied dans la cuisine » (une expression familière clairement raciste pour indiquer que l’on possède une part d’ascendance africaine).

Par Jacques Munier

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