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Léon Gambetta

Les paradoxes de l’éloquence

5 min
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La mise en œuvre du grand débat national témoigne en creux d’une érosion de la parole publique, celle des politiques mais aussi celle, plus quotidienne, qui entretient le lien social.

Léon Gambetta
Léon Gambetta Crédits : Getty

Nous sommes entrés dans l’ère du clash, estime Christian Salmon dans un livre publié chez Fayard sous ce titre. Le Brexit, l’élection de Donald Trump, la rhétorique populiste, le harcèlement numérique illustrent une brutalisation des échanges qui peut à juste titre susciter la nostalgie de formes plus policées du débat citoyen. C’est l’objet du dossier proposé par le mensuel Sciences Humaines : l’art de parler. Entre vérité et persuasion, l’éloquence a bien des ambiguïtés mais elle aussi des vertus civiques, ce que le philosophe Habermas désignait comme l’éthique de la discussion. Nicolas Roussellier en retrace l’histoire entre grandeur et décadence

La parole politique ne peut avoir le même statut qu’une démonstration de géométrie ; elle n’a pas le même régime de vérité. Elle n’en a pas moins l’obligation de construire un sens qui au-delà de sa fragilité doit pouvoir créer un lien social et politique, faire exister le bien commun. 

L’auteur du Parlement de l’éloquence – sous-titré La souveraineté de la délibération au lendemain de la Grande Guerre – rappelle que la controverse avec les sophistes, maîtres de l’art oratoire, a été le geste fondateur de la philosophie en Grèce ancienne. Mais c’est bien le caractère performatif du discours politique qui, à la Révolution, a fait « advenir la présence réelle de la nation ou de la volonté générale ». Par la suite, l’éloquence parlementaire jouira d’un grand prestige, au point d’être considérée comme un genre littéraire : 11 volumes pour les discours de Gambetta… Au début du XXe siècle, cependant « on commence à parler de la République des avocats dans un sens plutôt péjoratif ». L’antiparlementarisme se nourrit de l’impuissance des beaux discours face aux désordres financiers. Puis vient le général de Gaulle et l’âge des médias audiovisuels. 

Alors même qu’il se trouve relativement isolé à Londres, le micro de la BBC permet littéralement d’inventer la France libre. Rarement l’éloquence n’a été aussi performative. 

Là, cependant, le style est plus sobre et pragmatique – la seule envolée lyrique est celle du discours à l’Hôtel de Ville lors de la libération de Paris. Pour le reste « son éloquence conserve la sobriété des harangues militaires. Elle s’oppose très nettement à l’éloquence parlementaire de la IIIe République. » Aujourd’hui, un « grand oral » est prévu dans la réforme du baccalauréat. Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale sous le Front populaire, regrettait déjà l’absence de l’enseignement du discours : « L’écolier apprend à lire, à écrire, à compter, à raisonner, non à parler. Or c’est en parlant que bien souvent il devra exercer sa profession ; c’est en parlant qu’il lui faudra défendre ses intérêts, soutenir sa pensée, convaincre ses interlocuteurs. »

L'art de la persuasion

Il faut non seulement convaincre mais aussi toucher, disait Voltaire. C’est là toute la subtilité de l’art oratoire. Les éditions Rivages poche publient la semaine prochaine un grand classique de la pensée chinoise, IVe siècle avant notre ère, L’art de la persuasion, qui est à la diplomatie l’équivalent de L’Art de la guerre de Sunzi. Tout comme ce dernier met l’accent sur l’effet de surprise, Guiguzi cultive les ambiguïtés de la pratique de la négociation, entre opportunisme et dissimulation. Trois chapitres sont à cet égard puissamment suggestifs : Sonder, Effleurer et Peser. Le premier indique les moyens d’obtenir du prince des informations objectives pour « évaluer les pouvoirs », mais aussi acquérir des éléments subjectifs d’appréciation, en sondant les sentiments. « Cela constitue le fondement de tout plan stratégique qui guide le discours de persuasion » résument les traducteurs Chen Lichuan et Michel Mollard. « Effleurer » est justement le principe de cette approche des sentiments intimes : toucher de l’extérieur afin que les signes intérieurs répondent. Il faut pour cela « dissimuler ses propres sentiments » et « se retirer discrètement, une fois l’objectif atteint ». L’échange requiert une sympathie réciproque, utile dès lors qu’on souhaite par la suite « être écouté » en matière de conseil. Et si elle n’est pas au rendez-vous, « effleurer » peut s’entendre aussi à travers les désirs. « Y aura-t-il alors certains pour ne pas écouter ? » Peser est ensuite un jeu d’enfant : il suffit, suivant les cas, « d’habiller ses paroles », de la flatterie aux propos posés pour inspirer confiance, voire « être direct » ou « contre-attaquer » quand on perçoit les insuffisances de l’interlocuteur. Une philosophie qui avance à découvert : « persuader l’autre, c’est l’exploiter ».

On peut dès lors préférer le silence dans les relations interpersonnelles. Péguy a une belle formule à ce sujet : « Heureux deux amis qui s’aiment assez pour se taire ensemble ». Et dans Le côté de Guermantes, Proust évoque « la surface de silence étendue sur notre sommeil », avant de faire un éloge paradoxal de la surdité, qui déploie un monde « presque édénique où le son n’a pas encore été créé. Les plus hautes cascades déroulent pour les yeux seuls leur nappe de cristal, plus calmes que la mer immobile ».

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
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