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Habermas en 1991

Itinéraire de Jürgen Habermas, 1/2

6 min
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Deux volumes de textes inédits couvrant une période allant de 1971 à 2017, ainsi qu’une biographie intellectuelle du philosophe allemand, due à Stefan Müller-Doohm, paraissent ce mois de février chez Gallimard.

Habermas en 1991
Habermas en 1991 Crédits : S. Pyke - Getty

La lecture croisée de deux volumes de textes inédits du philosophe Jürgen Haberman s'avère extrêmement éclairante pour suivre l’itinéraire intellectuel de l’inventeur de L’Ethique de la discussion

Une morale de la vulnérabilité

Intitulé Parcours 1, le premier volume rassemble des conférences et articles portant sur la sociologie et la théorie du langage, ainsi que sur la pensée postmétaphysique – soit, en gros, post-heideggérienne. Il s’ouvre sur un texte autobiographique, qui malgré l’embarras affiché de l’auteur face à l’exercice, révèle les lignes de force qui l’ont conduit à la pensée de l’espace public, "espace d’échanges et de communication fondés sur la raison". 

Parmi elles, l’expérience précoce de la maladie – une malformation congénitale du palais qui entraîne des opérations à répétition – suscite le sentiment d’une dépendance qui aurait "donné sens à l’importance de notre rapport aux autres". Et paradoxalement le handicap qui s’ensuit – une nasalisation prononcée et des difficultés d’articulation – lui fait éprouver concrètement l’importance du langage, l’expérience de la discrimination et de l’exclusion éveillant quant à elle des "sentiments moraux". 

La morale en effet est un dispositif qui se tisse avec les moyens de la communication afin de protéger les individus de la particulière vulnérabilité à laquelle les expose leur socialisation par la parole.

Mais le plus décisif réside sans doute en ceci : "La Seconde Guerre mondiale s’est achevée peu avant mon seizième anniversaire. Suivirent, jusqu’à la création de la République fédérale et jusqu’au début de mes études universitaires, à l’été 1949, quatre années d’une adolescence en permanence à l’affût. J’étais de ces jeunes gens ayant eu la "grâce d’une naissance trop tardive" – assez vieux pour, à un âge moralement impressionnable, être de plain-pied avec les bouleversements historiques en cours ; trop jeune pour qu’on puisse nous imputer ce qui s’était produit politiquement."

"Habitus générationnel"

C’est Helmut Kohl, né en 1930, qui l’a "entonnée fortissimo", ou bien Günter Gaus, né comme Habermas en 1929 – la paternité de la formule n’est pas élucidée – qui ont employé cette définition d’un "habitus générationnel" propre aux jeunes Allemands qui n’avaient connu que le nazisme comme régime politique et découvraient progressivement la réalité du crime de masse perpétré dans leur environnement proche. Difficile et paradoxale "grâce d’une naissance trop tardive"… Ceux-là qui n’avaient pas connu l’époque de Weimar, qui avaient grandi "dans le climat lourd, chargé de ressentiment du kitsch patriotique, du monumentalisme et du culte de la mort" comme la seule réalité normale, la redécouverte des "dégénérés" de l’expressionisme, de Kafka, Thomas Mann, Hermann Hesse et de la littérature mondiale de langue anglaise ou encore de l’existentialisme sartrien, Freud et Marx, leur faisait l’effet d’un grand coup de vent nouveau.

Avec, en contrepoint sinistre, la révélation de la "solution finale". Comme le rappelle son biographe, Habermas suit à la radio, en 1945, les procès de Nuremberg, il voit un film documentaire sur les camps de concentration, et ressent alors brutalement la question de la responsabilité, que Thomas Mann avait distinguée de celle de la culpabilité, qui n’incombait pas forcément au peuple allemand dans son ensemble.

Quoiqu’il en soit, le jeune Habermas opte alors pour deux engagements : une politique de la mémoire qui l’amènera à dénoncer le déni allemand d’un "passé qui passe mal", et notamment la reconduction à leurs postes des élites compromises avec le nazisme dans le nouvel état fédéral, ou le silence d’Adenauer, le chancelier, sur l’assassinat de plus de six millions de Juifs. Et d’autre part "une identification sans réserve à l’idée de démocratie".

"Avec Heidegger contre Heidegger"

La première option le conduira notamment à renoncer à son engouement pour la philosophie de Heidegger, à l’occasion de la publication de l’Introduction à la métaphysique, un cours de 1935 publié en 1953 sans le moindre commentaire et où il est question, dans une phrase sur la philosophie des valeurs, "de la vérité interne et de la grandeur" du mouvement nazi. Habermas, très influencé par la pensée du philosophe, en particulier dans sa thèse sur Schelling, publie dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung un article intitulé "Penser avec Heidegger contre Heidegger", où il souligne "la coloration fasciste de cette époque", où le cours fut professé, et exprime une "franche colère devant le "mutisme consensuel" quant au passé le plus récent.

Pour Habermas, le scandale venait surtout "du refus du philosophe nazi de répondre moralement et politiquement d’une criminalité de masse, dont à l’époque, huit ans après la guerre, plus personne pratiquement ne parlait". Et c’est, avec la colère, l’une des raisons décisives de son engagement en faveur de la démocratie, dont il n’était pas dit qu’elle prendrait racine dans les têtes et les cœurs des citoyens allemands. "Pour qu’un tel processus puisse s’engager, il était vital qu’il reposât sur une formation de l’opinion publique, recourant si possible au débat public".

D’où ses interventions dans la presse et les revues. Car – écrira-t-il plus tard – "C’est cette capacité à la colère qui fait des chercheurs des intellectuels".

Par Jacques Munier

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