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à Paris, le 12/01/2019

Journalistes : l’autocritique

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Les médias n’ont pas la cote chez les « gilets jaunes », c’est peu de le dire. Si les violences à l’égard des journalistes sont inacceptables, rien n’empêche un examen de conscience.

à Paris, le 12/01/2019
à Paris, le 12/01/2019 Crédits : AFP

C’est paradoxal, compte tenu de l’intérêt suscité dès le début par le mouvement, la couverture intégrale des chaînes d’info en continu, la parole généreusement accordée, les nombreux reportages et même les pages idées quotidiennement ouvertes aux analyses et aux débats. Mais comme le constate Jérôme Lefilliâtre dans une enquête au long cours sur le site de Libération, « Le mouvement des gilets jaunes rappelle très durement aux médias la défiance dont ils font l’objet auprès d’une grande partie du public. » Parmi les causes, une sorte d’endogamie géographique et sociale. « En 2018, 20 000 des 35 000 cartes de presse en circulation étaient détenues par des habitants de la région parisienne. Rien d’étonnant : tous les médias nationaux, à l’exception notable des réseaux publics France 3 et France Bleu, sont installés à Paris. » Avec leurs difficultés économiques, la concentration capitaliste dans le secteur, un lectorat de plus en plus élitaire, les reportages hors les murs se raréfient, même dans la presse régionale, dont les bureaux ferment comme les maternités ou les services publics. Résultat : de plus en plus éloignés du réel, « Les journalistes écrivent librement ce qu’ils sont socialement programmés à écrire », résume Sylvain Morvan, cofondateur de Médiacités, un site qui publie justement des enquêtes menées partout en France. Une étude récente du CSA sur la diversité sociale à la télévision révèle « que les catégories socioprofessionnelles supérieures y représentaient 88 % des personnes présentées dans les programmes d’information en 2018. Autrement dit, les classes populaires et moyennes n’apparaissent presque pas à la télévision ». D’où la question posée par Jérôme Lefilliâtre : « Et si les médias avaient majoritairement renoncé à être un contre-pouvoir, critique de tous les ordres établis ? » 

Mouliner l'actu

Cible favorite des « gilets jaunes », les chaînes d’information en continu et notamment BFM TV. Eric Fottorino, directeur de l’hebdomadaire Le 1 se démarque : « On ne fait pas le même métier. Elles organisent le spectacle autant qu’elles le captent.» Pas de distance nécessaire à la compréhension de l’événement, ni de mise en contexte par l’addition des points de vue : à la place, des « éditorialistes et chroniqueurs qui passent des heures en plateau à commenter l’actualité » et à « pérorer sur tout et rien, y compris sur les sujets dont ils ne sont pas de grands spécialistes ». Les journalistes s’insurgent aujourd’hui contre la propension de la chaîne à feuilletonner le même événement à l’infini, comme le montre l’enquête de Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts pour le site d’information Les Jours. En première ligne du mouvement des gilets jaunes, les violences exercées contre eux les contraignent à se camoufler, ils ne sont plus filmés sur le terrain de peur d’être repérés par les manifestants. Ils ne savent pas s’ils vont passer à l’antenne ni quand : « On n’a plus un angle, plus une consigne, on est devenu une espèce de tuyau » témoigne l’un d’entre eux en marge de l’AG du 8 janvier, la première depuis la création de la chaîne il y a treize ans. L’occasion de déballer les questions de fond : management agressif, choix éditoriaux uniquement dictés par la concurrence et la courbe d’audience, bavardage ininterrompu des « toutologues » en guise d’analyse et pour y remédier la restauration du dialogue. « Les conférences de rédaction, où se prépare toutes les trois heures le menu de chaque tranche, sont ouvertes à tous mais seuls y participent les journalistes directement concernés : il n’y a pas d’espace critique au sein de BFMTV pour revenir sur le boulot accompli. » 

Le champ journalistique

La dernière livraison de la revue Savoir/agir (Éditions du Croquant) publie un dossier sur la critique sociologique du journalisme. Jean-Baptiste Comby et Benjamin Ferron font le constat « d’une double recomposition de ce champ depuis une dizaine d’années : d’un côté, la poursuite et l’intensification de l’emprise du pôle commercial sur les pôles culturels et politiques, ces derniers voyant leur pouvoir de structuration s’affaiblir ; d’un autre, une verticalisation de la distribution des positions journalistiques avec une accentuation des écarts entre dominants et dominés ». La précarisation des plus jeunes tranche avec une élite « monopolisant les positions ou les prestations les plus valorisantes, captant la plupart des gratifications symboliques disponibles et bénéficiant de fiches de paies sans équivalent ». La pression économique exercée par le biais de l’audimat peut s’observer « dès l’apprentissage du métier au cours duquel s’impose par exemple la figure du « journaliste interchangeable ». Face à cette situation, des « dynamiques de repolitisation » sont à l’œuvre : des « titres indépendants, libres, alternatifs » ou qui « entendent rétablir le rôle démocratique des médias » investissent le champ. Ceux-là peuvent « répondre aux attentes d’une profession qui supporte d’autant moins la précarisation et la routinisation de ses conditions de travail que le coût d’entrée dans la profession s’est élevé au profit des mieux dotés socialement ».

Par Jacques Munier

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