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Au Temple d'Apollon, Claros, Turquie, 1991

Au banquet de l’helléniste Jean-Pierre Vernant

5 min
À retrouver dans l'émission

Un ouvrage collectif qui vient de paraître aux Belles Lettres nous invite à relire l’helléniste Jean-Pierre Vernant, professeur au Collège de France, disparu en 2007. Dont acte…

Au Temple d'Apollon, Claros, Turquie, 1991
Au Temple d'Apollon, Claros, Turquie, 1991 Crédits : AFP

C’est que le prodigieux passeur des mythes et de la pensée des anciens Grecs était en plus une belle figure d’intellectuel engagé. Dans l’introduction à l’ouvrage publié sous le titre Relire Vernant, Stella Georgoudi et François de Polignac rappellent son itinéraire exceptionnel, et notamment l’engagement dans la Résistance du jeune professeur de philosophie à Toulouse, reçu premier à l’agrég’ en 1937. 

Le « colonel Berthier » devient chef militaire des FFI pour toute la région Sud-Ouest. Encarté au PCF jusqu’en 1970, il aura su nous épargner le mea culpa du repenti alors qu’il estime être resté fidèle à ses idéaux quand c’est le dogmatisme et l’absence de libre parole qui l’ont éloigné du parti à l’époque. Après une thèse sur le travail chez Platon, il prend pied dans l’hellénisme en conjuguant comparatisme et structuralisme. 

Comparatisme et structuralisme

Il s’emploie à cultiver le premier en organisant des rencontres avec des spécialistes de civilisations anciennes, des orientalistes, des anthropologues. Je cite quelques noms : Maxime Rodinson (Islam), Jean Yoyotte (Égypte), Jean Bottero (Mésopotamie), Madeleine Biardeau et Charles Malamoud (Inde), Jacques Gernet (Chine)… Un aréopage aux allures de Panthéon de l’esprit ! Le comparatisme hérité de Dumézil le conduit à révolutionner l’approche de la Grèce ancienne, figée pour l’éternité par les antiquisants dans la thèse du « miracle grec », en montrant le « métissage culturel » qui, depuis le IIe millénaire, l’immerge dans d’intenses échanges avec des mondes différents : « le Proche-Orient, l’Égypte, les Phéniciens, le monde babylonien, la Perse »… Quant au structuralisme de son collègue à l’Ecole Pratique des Hautes Études puis au Collège de France, Claude Lévi-Strauss, il en adopte la « grammaire », en soulignant que les systèmes religieux ou les récits mythiques ne peuvent se comprendre « sans un modèle où l’ensemble est pris en compte » intégrant les récits analogues ou les diverses versions. 

"Les origines de la pensée grecque"

La trajectoire scientifique de Jean-Pierre Vernant vaut le détour pour une raison supplémentaire. Car la religion et les mythes grecs ne sont venus que dans un second temps. Comme il le dit lui-même dans son premier livre sur Les origines de la pensée grecque, ce qui l’intéresse d’abord, en philosophe, c’est l’émergence de la raison, le fameux « logos ». Du coup il va s’assigner la tâche d’en discerner l’éclosion à partir du magma des représentations mythologiques et de l’univers symbolique de la religion. Comment la démocratie, le droit, la science, la philosophie sont-elles nées sur le sol grec ? Et quelle est « la distance qui sépare le héros homérique ou le paysan d’Hésiode de cet homme raisonnable défini comme un animal politique par Aristote » ? Déchiffrer les structures du Panthéon comme « une expression des hiérarchies sociales » le conduit à cette idée qu’un dieu « est une puissance qui traduit une forme d’action, un type de pouvoir ». 

La naissance des dieux

Relire Vernant, donc. Une publication récente nous donne l’occasion de suivre ce bon conseil. C’est la préface à la Théogonie d’Hésiode, le grand poème cosmogonique de la naissance des dieux publié chez Rivages dans une nouvelle traduction d’Annie Bonnafé. Son talent de conteur met en lumière le caractère étonnamment rationnel de ce tourbillon de séquences destinées à extraire le monde ordonné du chaos originaire. Au stade pré-olympien des Titans, l’émasculation d’Ouranos – qui couvrait Gaia, la terre, d’un amour exclusif et étouffant – par son fils Kronos a pour conséquence de libérer l’espace : 

Cette déchirure permet à la diversité des êtres de prendre leur forme et de trouver leur place dans l’étendue et dans le temps. La genèse se débloque, le monde se peuple et s’organise. Jean-Pierre Vernant

De la semence répandue dans l’océan par le sexe tranché du Titan naîtra Aphrodite, écume de mer qui oppose à la violence le charme de la séduction et de la ruse. D’où ces « deux ordres de conséquences, inséparables dans leur opposition : d’un côté violence, haine, guerre ; de l’autre douceur, accord, amour. » La suite du récit est à l’avenant. Viendra Zeus, « qui donne à l’ordre présent du monde son fondement et qui en garantit la permanence ». D’où la relation directe entre la religion, les sacrifices aux dieux et l’organisation de la cité chez les anciens Grecs, soit le rapport institué entre mythologie et politique, tout cela formant la cohérence d’une rationalité. 

Le pouvoir des mythes

L’Olympe est une grammaire qui règle les fonctions des dieux, disait Gaston Bachelard dans la préface au livre de Paul Diel sur Le symbolisme dans la mythologie grecque. Éclairant un autre aspect de cette logique dans l’imaginaire collectif, le psychologue analysait les récits des dieux et des héros pour déceler le moment, la formule et le sens de leur chute dans l’inconscient. Car selon lui « la fonction de symbolisation est une fonction psychique naturelle » et « les mythes parlent de la destinée humaine ». C’est ainsi qu’Aphrodite, Prométhée, Œdipe, Orphée, Tantale ou Diane « forment une ligne de vie, une figure d’avenir plutôt qu’une fable fossile ». 

Par Jacques Munier

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