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Familles évacuées de Baghouz, 26/02/19

Secret Défense

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Alors que des centaines de personnes ont quitté hier encore le dernier réduit du groupe Etat islamique, le colonel Legrier a critiqué la stratégie de la coalition en Syrie.

Familles évacuées de Baghouz, 26/02/19
Familles évacuées de Baghouz, 26/02/19 Crédits : AFP

Il était jusqu’à sa relève récente – au terme de son mandat – à la tête des 200 artilleurs qui ont contribué à la réduction des derniers bastions de Daech. Il s’exprime à propos de la bataille d’Hajin, achevée en janvier dernier, et non de celle qui est en cours à Baghouz, mais ses analyses valent également dans ce cas. Le Monde publie de larges extraits de son texte qui dénonce une guerre par procuration, sous-traitée aux FDS arabo-kurdes sur le terrain, et une approche exclusivement « tournée vers la suprématie technologique ». La coalition aurait ainsi perdu la maîtrise du « tempo stratégique » et intensifié les bombardements au prix de la destruction des infrastructures, une approche assumée sans complexe par les Américains mais que le colonel Legrier estime ne pas être la nôtre. Il rappelle que Mossoul et Raqqa ont subi le même sort : une destruction quasi complète. 

Les nations occidentales n’ont pas eu la volonté politique d’envoyer 1000 combattants aguerris régler en quelques semaines le sort de la poche d’Hajin et d’épargner à la population plusieurs mois de guerre. 

Résultat : nous avons donné « une détestable image de ce que peut être une libération à l’occidentale laissant derrière nous les germes d’une résurgence prochaine d’un nouvel adversaire ». L’article est d’abord paru dans la revue Défense nationale, et publié à la une de son site avant d’être retiré suite à « un coup de fil courroucé de l’état-major », où l’on fustige le « manque de discernement » de l’auteur, voire son « défaut de loyauté », comme l’indique Jean Guisnel dans Le Point.fr. Il précise que cet article n’est pas son rapport de fin de mission, « classifié et inaccessible, comme il se doit », et que sur son blog, le colonel Michel Goya apporte son soutien au colonel Legrier, ce qu’il fait également dans les pages idées du Monde, en rappelant qu’« en 2005, le général Petraeus demandait au général britannique Aylwin-Foster de faire dans la Military Review une critique de l’action militaire américaine en Irak ». Et d’ajouter que « c’est comme cela qu’on évolue et qu’on développe des idées neuves, avec une dose de critique autour de l’action, qui n’exclut en rien la discipline dans l’action. »

Devoir de réserve ?

Dans la dernière livraison de la revue Inflexions, qui s’emploie à faire le lien entre civils et militaires, le général Jérôme Pellistrandi, rédacteur en chef de Défense nationale, a publié un article sur sa revue, où il dénonce le cliché de la « grande muette ». Car « en contribuant au débat sur la défense et ses enjeux », les militaires apportent une expertise essentielle. Il rappelle notamment l’article sur l’offensive allemande en Pologne paru dans le numéro d’avril 1940, « qui faisait le point sur le Blitzkrieg sans, hélas, que le grand quartier général de Vincennes en tirât alors les conclusions utiles ». Et Claire Legras revient sur le devoir de réserve, largement basé sur la jurisprudence et qui « prête à interprétation ». Elle souligne que notre pays s’honore « d’une longue tradition d’expression libre de la pensée militaire, de Lyautey à de Gaulle en passant par Foch et Castex ». La directrice des affaires juridiques au ministère des Armées précise que « l’obligation de réserve pèse sur tous les fonctionnaires, avec des nuances importantes ». Dans le cas des militaires, elle est codifiée comme pour les magistrats, les membres du Conseil d’État et les policiers. « Le statut interdit aussi l’adhésion à des groupements ou associations à caractère politique et à des syndicats » mais selon le Code de la défense, « les opinions ou croyances, notamment philosophiques, religieuses ou politiques, sont libres », à condition qu’elles s’expriment en dehors du service et « avec la réserve exigée par l’état militaire », soit « la préservation des secrets » et « la sécurité opérationnelle ». Mais même sur la dissuasion nucléaire, le débat est resté ouvert. 

L'équilibre de la terreur

Sur le site AOC, Jean-Pierre Dupuy analyse la dialectique tordue de cette doctrine « où la rationalité ne fait qu’un avec la folie ». Le philosophe évoque le retrait des Etats-Unis, suivis par la Russie, du traité prévoyant l’interdiction des missiles à tête nucléaire d’une portée comprise entre 500 et 5 500 km. Et souligne qu’on ne peut pas gagner une guerre nucléaire : « Le bouclier antimissile rêvé par Reagan ne pourrait être efficace que s’il l’était à 100%. Le premier missile qui passerait au travers serait le missile de trop. » Car « dans le domaine nucléaire, on ne dissuade pas une attaque limitée en rendant hautement crédible une menace de riposte limitée. On la dissuade en maintenant à un niveau modique la probabilité de l’anéantissement mutuel ». Conclusion : « La dissuasion nucléaire prend acte de cette impuissance de la défense » et c’est « la meilleure garantie que l’on donne à l’ennemi qu’on ne l’attaquera pas en premier ». Dès lors qu’on s’entoure de systèmes de défense, on envoie le signal inverse, et l’on déclenche ce qu’on appelle la préemption : prendre l’autre de vitesse et l’attaquer en premier. Une logique infernale…

Par Jacques Munier

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