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Le buste de César découvert à Arles

La concordance des temps

5 min
À retrouver dans l'émission

Il arrive que l’ancien monde rattrape le nouveau… Par exemple la mensualisation de l’impôt qui nous attend en 2019 (avec le prélèvement à la source) est une invention romaine.

Le buste de César découvert à Arles
Le buste de César découvert à Arles Crédits : P. Joel - Maxppp

Comme le rappelle Stéphane Ratti dans les pages Champs libres du Figaro, c’est au temps de la conquête de la Gaule par Jules César qu’un dénommé Licinius fut désigné à la tête du bureau fiscal chargé du recouvrement de l’impôt en Gaule. L’ironie de l’histoire veut que ce soit un Gaulois, ancien prisonnier de César et affranchi par lui qui fut « nommé à ce poste de confiance en raison de son impitoyable dureté » L’historien cite Dion Cassius (Histoire romaine, 54, 21) : 

Unissant l’avarice d’un barbare aux prétentions d’un Romain, Licinius abattit tout ce qui autrefois avait paru supérieur à lui, et opprima tout ce qui dans le moment avait quelque puissance. 

C’est ainsi qu’il « leva de fortes sommes pour satisfaire aux exigences des fonctions dont il était chargé, il en ramassa également de fortes tant pour son compte personnel que pour les siens », et qu’il conçut le projet diabolique de mensualiser l’impôt des Gaulois, en poussant « la perfidie jusqu’à décompter quatorze mois dans l’année, décembre à ses yeux n’étant que le dixième mois de l’année ». Piètre latiniste ou prévaricateur madré, il se basait sur l’étymologie de décembre, decem signifiant dix, du fait que l'ancienne année latine, qui commençait au mois de Mars, n'affichait que dix mois au calendrier… Le barbarisme péchait en outre par ignorance de la fiscalité romaine, qui n’admit longtemps qu’un impôt sur les successions dont l’empereur Auguste avait fixé le montant à 5% du bien hérité. Et Stéphane Ratti souligne qu’il « était si impopulaire que le vertueux Trajan — par souci d’honnêteté ce prince excellent publiait, nous dit Pline le Jeune, quand il rentrait de voyage, le montant exact de ses frais de déplacement ! — en avait considérablement assoupli les modalités ». 

Persistance de la mémoire

« Memoria quasi venter est animi » (« la mémoire est comme le ventre de l’âme ») affirmait Augustin dans Les Confessions, que Licinius ne pouvait pas avoir lues, et encore lui fallait-il avoir une âme. S’il est vrai que nous voyons l’histoire avec les yeux qu’elle nous a donnés, comme disait Hegel, la vision rétrospective peut se révéler édifiante. Sur le site En attendant Nadeau, Claire Paulian fait l’éloge de la littérature latine comme « un espace de découverte et de dialogue où l’ensemble de notre rapport aux livres et à la littérature est convoqué ». Elle rend compte de l’ouvrage de Nicola Gardini, Vive le latin. Histoires et beauté d’une langue inutile, publié aux Éditions de Fallois. De La guerre des Gaules de César, l’écrivain et traducteur italien évoque un passage sur la fabrique d’un pont militaire, en notant une langue d’ingénieur « qui recrée le monde par l’arithmétique et la géographie, qui organise les phrases selon des rapports exacts de cause à effet et par unités temporelles clarifiées avec précision ». Et Marielle Macé a pu relire, en parallèle avec mai 68, Les Métamorphoses d’Ovide comme un poème qui « nous parle aussi de cette société élargie, de ce parlement élargi qui rassemblerait sur la scène politique humains et non-humains, hommes et bêtes, fleuves, pierres, forêts… 

Dans Les Métamorphoses, on devient laurier, vache, pluie, souche, et c'est ainsi qu'on fait entendre son désir, qu'on invente des liens, des ruses et d'autres façons de se toucher les uns les autres.

Et de réinventer la vie « dans un monde abîmé », comme « un printemps précaire en chacun de nous ». 

Actuel Moyen Âge

Sur le site nonfiction.fr, à la rubrique Actuel Moyen Âge, Tobias Boestad revient sur le différend commercial entre Bruges et les villes de la Hanse allemande pour illustrer l’efficacité relative des sanctions économiques décrétées tous azimuts par le président américain. Au milieu du XIVe siècle, la ville flamande « alors à son apogée, est le plus important marché d’Europe du Nord. Elle dispose d’un droit d’étape, c’est-à-dire que les marchands sont obligés d’y faire halte quelques jours et d’y payer des taxes avant de pouvoir poursuivre vers l’est ou vers l’ouest. On y trouve donc des Allemands, des Anglais, mais aussi des Français, des Espagnols, des Provençaux ou encore des Italiens. La concurrence y est féroce. » Les Allemands y disposent de privilèges qu’ils estiment insuffisamment respectés. Les villes hanséatiques organisent la riposte en décrétant l’embargo et font plier Bruges, privée des blés de Prusse, au bord de la famine, et ravagée par la peste. Mais l’arme est à double tranchant car l’interdiction faite aux marchands allemands de commercer en Flandre profite aux fraudeurs, mais aussi aux Anglais et Hollandais. 

Devenus remplaçables, les Hanséates eux-mêmes ne sont plus à l’abri de sanctions, comme en Angleterre où les rois monnaient de plus en plus cher le renouvellement de leurs privilèges commerciaux à partir de la seconde moitié du XVe siècle.

Et au final ils doivent composer avec le duc de Bourgogne Philippe le Bon, qui contrôle alors l’essentiel de la Flandre et des Pays-Bas. Aujourd’hui, ce sont les industriels américains qui sont les premières victimes de l’augmentation des taxes sur l’acier et l’aluminium. La politique commerciale multilatérale menée tambour battant par un président dont on peine à discerner la cohérence ne peut effacer l’impression funeste d’un retour au Moyen Âge.

Par Jacques Munier

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