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Parc national de Yosemite, Californie

Un pied devant l’autre

5 min
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Pourquoi tant de philosophes font-ils l’éloge de la marche ?

Parc national de Yosemite, Californie
Parc national de Yosemite, Californie Crédits : M. Lang - Getty

Nietzsche recommandait de n’ajouter foi « à aucune pensée qui ne soit née en plein air » et il affirmait dans Le Crépuscule des idoles : « seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose ». C’est sans doute parce que, comme dit Virginia Woolf, « les pensées en marchant sont faites à moitié de ciel ». Et Rousseau qui fit à pied le trajet de Lyon à Chambéry pour rejoindre Madame de Warens, estimait dans Émile ou de l’éducation que « nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux ». Mais voilà, si marcher nous apprend à philosopher, l’inverse n’est pas forcément vrai : il ne suffit pas d’être philosophe pour savoir marcher.

Dans les plis du monde

Philosophie magazine publie ce qu’on pourrait appeler un guide : Marcher avec les philosophes. Frédéric Gros, qui est notamment l’auteur d’un livre intitulé Marcher, une philosophie, esquisse le sens de cette pratique du mouvement. « Se sentir présent, disponible à soi, au monde – peut-être aux autres – et au-delà encore, il s’agit de se rendre disponible à la présence elle-même. » Il évoque les « effets d’intensification » produits par ce séjour prolongé dans « un pli de la présence ». Et explique ce concept deleuzien : « l’idée du pli en philosophie vise le dépassement de l’opposition classique sujet/objet. La marche constitue l’expérience concrète de ce dépassement » car « elle installe le promeneur au creux même du paysage ». 

Disponible à soi, au monde et aux autres. Un beau texte de Virginia Woolf – l’un de ses articles du supplément littéraire du Times – décrit une promenade nocturne en compagnie d’amis comme un long travelling sur la côte dans l’obscurité où – je cite 

de grandes falaises surgissaient de la mer en procession solennelle, faisant face à la nuit et aux vagues de l’Atlantique avec ce qui semblait être une détermination noble, presque consciente, comme s’il leur fallait obéir, une fois encore, à quelque commandement immémorial.

Le groupe d’amis, soudé par les ténèbres, tente de défier l’obscurité en poursuivant une discussion animée mais les voix sonnaient étrangement « et les raisonnements les plus pertinents manquaient d’autorité ». Si bien que l’on glissait « insensiblement vers des sujets plus adaptés à ces lieux mélancoliques et sombres ». Dans l’ouvrage publié par Philosophie magazine, Sven Ortoli s’entretient avec Michel Serres. « Pour lui, écrire et marcher, c’est tout un. Car la poésie aligne un pied devant l’autre ; déjà, la poésie grecque épousait le rythme des jambes (un pas court, un pas long) » et – observe le philosophe – « comme le langage est musical, la marche peut être son métronome ». La « cadence, un mot musical en même temps qu’un mot de marche » est la résultante de cette harmonie du rythme, à quoi s’ajoute le souffle, qui alimente et souligne la cadence. Michel Malherbe, également présent dans l’ouvrage, en avait parlé dans un livre publié chez Vrin sous le titre D’un pas de philosophe

Le souffle, et donc l’âme. 

Respirer l’espace en reprenant son souffle, une opération qui, si l’on y prête attention, résume ce plaisir mesuré que procure la marche en montagne et qui ne doit rien au divertissement, lequel n’est jamais satisfait et déjà se hâte vers d’autres buts. La marche au contraire est opiniâtre et concentrée sur un même objectif. La maîtrise du souffle participe et même se paie en retour de cette concentration. Le moi s’absente, c’est l’âme qui prend les commandes, cette « étincelle de la quintessence des étoiles », disait Héraclite. L’âme et le souffle ne méritent alors jamais mieux leur parenté sémantique, employés qu’ils sont à assurer la liberté du mouvement et de l’esprit. S’il existait des exercices philosophiques comme il y en a eu des « spirituels », ils pourraient commencer ainsi – je cite : « régler son pas sur son souffle et rythmer son pas selon son souffle : première maîtrise de soi, première maîtrise du monde. » Le souffle donne l’élan, il vient du fond du ventre et il constitue ce lien fragile mais réel « entre le ciel et la terre, entre ce qui n’a pas de lieu et ce corps pétri de matière vive ». Autre parenté entre l’air que nous respirons et le ciel qui nous surplombe : ce moment aérien de la marche, qui se répète à chaque pas, où nous décollons pour moitié, un pied en l’air en avant de l’autre. Et puis enfin, la marche peut être l’occasion de renouer avec cette activité ancestrale, aléatoire et libre, qu’est la cueillette. C’est le sujet de la dernière livraison de la revue Billebaude. Les framboises sauvages mettent les sens en éveil au bord du chemin. Certains savent reconnaître les plantes à l’odeur en froissant une feuille dans leurs mains, « distinguer au toucher entre le velouté mortel de la digitale et la rugosité de la consoude comestible ». Au retour de balade, toute une gamme de recettes à préparer, des entrées froides comme les canapés d’orties ou la soupe crue de stellaire, aux desserts comme la mousse de fleurs de primevère…

Par Jacques Munier

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6H45
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