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Le cimetière du Père Lachaise

L’inhumation des morts

5 min
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C’est aujourd’hui le jour consacré à la commémoration de nos défunts. Prendre soin des dépouilles mortelles est une pratique universelle et consubstantielle à l’humanité.

Le cimetière du Père Lachaise
Le cimetière du Père Lachaise Crédits : Getty

Et ce depuis la plus haute préhistoire : les premières traces d’un traitement funéraire remontent à plus de 40 000 ans. Dans un ouvrage publié chez Gallimard sous le titre Le travail des morts. Une histoire culturelle des dépouilles mortelles, l’historien et anthropologue Thomas W. Laqueur compare même le caractère universel des pratiques funéraires à la prohibition de l’inceste, que Lévi-Strauss a défini « à la frontière entre nature et culture : un état liminaire, un seuil ». Il en veut pour preuve « l’extrême violence » que constitue le fait de traiter un cadavre comme une charogne.

Traiter un corps mort comme s’il s’agissait d’une matière organique ordinaire – l’abandonner comme s’il s’agissait de la dépouille d’une bête – ou le profaner et le mutiler volontairement, c’est l’effacer de la culture et le soustraire à la communauté des humains, c’est nier l’existence de la communauté dont il est issu, nier son humanité.

Et c’est en cela que consiste le travail des morts : ils nous civilisent. L’autre aspect de leur relation avec les vivants, c’est qu’ils « délimitent la frontière entre le sacré et le profane », qu’ils sont les « témoins » de la condition mortelle et qu’ils nous imposent un devoir moral. Les archéologues qui ont fouillé les sites funéraires de l’époque de la grande peste ont pu le constater : au lieu de trouver des corps empilés à la hâte, ils ont mis au jour des dépouilles alignées avec soin. 

Histoire du cimetière 

Thomas W. Laqueur décrit la naissance, au Moyen Âge, du lieu de repos des morts, le cimetière paroissial, longtemps resté un modèle dominant. Avant cela les défunts étaient inhumés « dans les prairies ou sur les collines auprès de leur clan. Parfois, à partir du VIIe ou du VIIIe siècle, une chapelle ou un autel étaient construits à proximité. » Puis avec les églises et leur cimetière attenant, les liens claniques de la communauté des morts se dénouent pour faire place à la société élargie des chrétiens. Mais pas encore de tombes individuelles portant l’inscription du nom : jusqu’au XVIIIe siècle, les sépultures étaient rarement marquées d’une stèle. Les morts y étaient disposés en direction du levant – d’où le Seigneur était censé venir les relever – et dans la partie sud, face à l’église et au soleil, alors que les indigents, les criminels ou les suicidés étaient relégués au nord, dans la partie sombre située derrière le bâtiment. Indice fort de l’évolution des mentalités, notamment à l’égard de l’hygiène, mais aussi et surtout de la sécularisation de la société, le cimetière moderne se développe à l’écart des lieux de culte et en dehors des villes. Dans la foulée révolutionnaire, Napoléon consul décrète que « chaque citoyen a le droit d'être enterré quelle que soit sa race ou sa religion ». C’est ainsi qu’à Paris, au début du XIXe siècle, furent construits plusieurs cimetières hors des limites de la capitale : le cimetière de Montmartre au nord, le cimetière de Montparnasse au sud, celui de Passy à l’ouest et le Père Lachaise. 

Le cimetière de l’Est, comme il fut un temps officiellement appelé, devint la maison mère de la nouvelle religion du souvenir et de l’histoire, son abbaye de Cluny et son Disneyland. Tout comme la Révolution française, ce cimetière allait bientôt être imité un peu partout dans le monde.

Dire la mort

Les morts nous parlent, comme les pendus de François Villon, et nous nous adressons à eux. C’est là une preuve flagrante du caractère performatif du langage. La dernière livraison de la revue Réseaux est consacrée à cette question. Des hommages en ligne sur la page Facebook d’une personne décédée ou sur une borne numérique érigée sur les lieux d’un attentat, à la définition du statut juridique des données à caractère personnel des défunts ou à la fabrique de la célébrité post mortem par les médias, le dossier explore la manière de représenter, de dire, d’écrire et donc de définir la mort aujourd’hui. « Au-delà des récits qu’elles construisent et des images qu’elles dessinent – résument Virginie Julliard et Nelly Quemener – les évocations de la mort donnent ainsi à voir le pouvoir structurant des affects. » Les éditions Verdier ont publié le cours de Benny Lévy sur le Phédon, le dernier dialogue de Socrate quelques heures avant sa mort, sous le titre Philosopher en présence de la mort. Le sujet est esquissé, notamment par l’attention portée au corps de Socrate, dont les changements de position scandent les grandes articulations du dialogue et qui bientôt se raidira sous l’effet de la ciguë. Socrate plaisante, rassure ses amis, parle de l’immortalité de l’âme mais c’est en scrutant le prologue écrit par Platon que Benny Lévy repère la vraie question : « Étais-tu toi-même, Phédon, auprès de Socrate le jour où dans sa prison il a bu le poison ? » D’où l’on comprend que la seule chose qui compte c’est de savoir comment Socrate a vécu ce dernier moment. Conclusion : « Lire, c’est redevenir simple, frôler la naïveté. Il faut beaucoup de ruses de lecture pour retrouver cette naïveté… »

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
13 min

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