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Auguste Rodin, La Pensée

Revenir à soi

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Le succès envahissant des techniques et guides pratiques qui se réclament du « développement personnel » dénote une forme d’inquiétude quant à soi-même, qui se développe dans nos sociétés individualistes.

Auguste Rodin, La Pensée
Auguste Rodin, La Pensée Crédits : Getty

C’est que la question de la vérité sur soi-même ne va pas de soi, comme en témoigne sa constante récurrence dans l’histoire de la pensée. Dans un ouvrage ambitieux qui vient de paraître chez Gallimard sous le titre Être soi-même. Une autre histoire de la philosophie, Claude Romano entreprend « une archéologie de l’authenticité » des Stoïciens à Heidegger, en passant par St Augustin et la philosophie médiévale, les manuels de civilité de la Renaissance, Montaigne, Rousseau et Kierkegaard. Où l’on voit que l’aspiration à la souveraineté individuelle d’une vie dégagée des conformismes, conduite en fonction de sa nature propre, qui s’est répandue tardivement dans nos sociétés occidentales, est en réalité « aussi ancienne que la philosophie elle-même ». Platon nouait « déjà étroitement la question du souci de soi à celle du souci de la vérité ». Le mot grec « vérité » renvoie d’ailleurs à cette implication dans la connaissance de soi : alêtheia, formé du privatif a et de lêthê, qui signifie l’oubli. L’oubli de soi est la pente fatale dans l’activité, les plaisirs superficiels, l’addiction ou le vice, et le mensonge. Claude Romano souligne qu’au départ la signification du mot vérité se réfère, non pas à la logique du discours ou de l’énoncé scientifique, mais à une disposition personnelle, le premier sens d’alêtês étant « sincère, franc, loyal, juste, équitable ». Le latin verus « provient probablement de l’indo-européen commun uera – qui signifie ami, digne de foi, vrai ». C’est ainsi que la sincérité dans nos rapports aux autres s’enracine dans la vérité à l’égard de soi. Mais le plus difficile est de maintenir l’exigence d’authenticité sur soi-même, car le moi peut faillir ou s’éclipser tout en restant lui-même, qu’il s’égare dans les impasses de la « mauvaise foi » ou dans le meilleur des cas - celui par exemple de la promesse - qu’il se projette dans un avenir sans contenu assuré. Le livre explore les innombrables métamorphoses de l’idéal d’authenticité personnelle dans l’histoire de la pensée, ou des représentations religieuses et culturelles, s’arrête en détail sur la conception d’un naturel construit à la Renaissance, la fameuse sprezzatura, nonchalance et désinvolture qui affiche une absence de calcul soigneusement calibrée, à laquelle s’oppose la revendication d’une nature humaine qui se cherche sans faux-semblant chez Montaigne ; l’époque baroque des sociétés de cour où cette exigence déjà moderne décline dans un jeu de conventions, comme chez Castiglione et son Livre du Courtisan. L’existentialisme ramène l’exigence d’authenticité dans sa pureté et son austérité au devant de la vie éthique chez Kierkegaard. Aujourd’hui, cet idéal – souligne Claude Romano « ne peut briller au firmament de notre culture que parce que celle-ci accorde à l’individu une absolue singularité et surtout une véritable dignité ». 

Individualisme et conformisme

Encore faut-il savoir éviter les pièges tendus par les techniques de contrôle au service du néo-management et du coaching d’entreprise inspirés par « le nouvel esprit du capitalisme », qui renvoient chacun à sa fragilité et à son isolement sous le prétexte de sa responsabilité individuelle assumée envers et contre soi. Là est sans doute l’origine de l’inquiétude diffuse et rémanente qui explique le succès de la littérature pseudo-scientifique du développement personnel. La revue Tracés consacre un dossier à la notion problématique de « singularité » pour les sciences sociales, plus soucieuses de généralisation que d’attention aux cas particuliers. Son éditorial souligne les ambivalences d’une société « qui individualise les rapports au monde social, mais qui augmente l’incertitude, l’angoisse ou l’incapacité d’atteindre l’idéal de la singularité » sous l’effet notamment des pratiques du management de la subjectivité, l’idéologie gestionnaire de la performance ou la psychologisation des problèmes sociaux. Pour les sciences humaines, la singularité implique un changement de paradigme mais il est déjà largement engagé, comme l’a montré l’enquête orchestrée par Bourdieu dans La misère du monde à partir de témoignages biographiques de travailleurs immigrés, couples de clochards ou de petits agriculteurs, policiers, infirmières, étudiants… qui se heurtent à la violence des verdicts du marché scolaire, aux contraintes impitoyables du marché du travail ou du logement, aux agressions insidieuses de la vie professionnelle. Dans le domaine historique, après la microstoria italienne, les études de cas particuliers éclairant tout un pan de l’époque se sont multipliées, comme chez Ivan Jablonka le fait divers analysé comme un objet d’histoire à travers le meurtre de la jeune Laëtitia, qui « alliait deux dimensions sociales – la vulnérabilité des enfants et les violences envers les femmes ». Paradoxalement, soulignent les auteurs, la singularité peut cacher la forêt du mimétisme social, l’emprise de la société de consommation et des codes dominants.

Par Jacques Munier

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