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La Chute de Phaéton, Sebastiano Ricci

La politique des sentiments

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Les propos de Gérard Collomb, début septembre, sur le manque d’humilité de l’exécutif et notamment le terme grec d’hubris (démesure) que l’ex-ministre a employé, ont inspiré des commentaires savants.

La Chute de Phaéton, Sebastiano Ricci
La Chute de Phaéton, Sebastiano Ricci Crédits : Getty

Commentant la chute de popularité du président dans les sondages, Gérard Collomb avait déclaré : « je pense qu’aujourd’hui peut-être, les uns et les autres, nous avons manqué d’humilité. L’hubris, c’est la malédiction des dieux, quand à un moment donné vous devenez trop sûr de vous ». Et l’agrégé de lettres classique est revenu sur le thème pour conclure sa sortie médiatique : « Les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre. » Dans Le Point, Romain Brethes s’arrête sur cette notion essentielle chez les anciens Grecs, qui remplit les tragédies et que nous avons adoptée telle quelle, faute de lui trouver un équivalent exact dans notre langue. Démesure, orgueil, arrogance, outrage… la faute morale s’apparente à un défi à la puissance des dieux et une injure qu’ils ne tardent pas à venger. 

C’est s’approcher du rang où la foudre de Zeus brille trop aux yeux

prévient le chœur dans Agamemnon, la tragédie d’Eschyle, alors que le roi des rois rentre chez lui triomphant après avoir vaincu Troie. On connaît la suite, l’assassinat par sa femme Clytemnestre et son amant. Mais le terme hubris a également un sens juridique, il qualifie « un outrage, une violence extrême commise à l’égard d’autrui ». Au tribunal – ajoute Romain Brethes – il avait « un poids considérable, car il impliquait que l’offensant avait cherché à humilier son adversaire et à outrager son honneur, qui définit socialement l’individu dans la société grecque ». Lorsque le président Macron tance un gamin irrespectueux – commente l’helléniste – il est dans son rôle, mais quand il revient lui dire « Apprends d’abord à avoir un diplôme et à te nourrir toi-même… », il bascule dans l’humiliation, « fort de son statut, non de président de tous les Français, mais de surdiplômé qui a bien gagné sa vie ». De même avec l’horticulteur sans emploi auquel il conseille de traverser la rue pour trouver du travail, c’est la dignité de son interlocuteur qu’il malmène. Conclusion : « Si la verticalité du président est une donnée de la fonction, l’horizontalité du citoyen, lorsqu’il parle à un autre citoyen, en est une autre. » Ce qui renvoie aussi à la notion d’individu, doté d’une égale dignité et d’un droit au respect, dont on a vu qu’elle est ancienne. 

Individualisme ou égoïsme ?

Plus récente et problématique est celle d’individualisme. Dans son enquête sur les sources du mot, qui vient de paraître à CNRS Éditions sous le titre Individualisme, Marie-France Piguet explore dans ses origines les ambivalences du néologisme, tantôt renvoyé à une forme d’égoïsme et de rupture du lien social, ou au contraire à une affirmation de l’autonomie et de la liberté personnelle. Les premières attestations au début du XIXe siècle oscillent en effet entre ces deux pôles. Commentant les conséquences sociétales de la Révolution française, Joseph de Maistre déplore « le protestantisme politique poussé jusqu’à l’individualisme le plus absolu ». L’éthique protestante est également au cœur des analyses de Lamennais, qui reconnaît son « utilité, en réagissant contre l’autorité absolue qui, tendant à détruire la liberté de l’esprit humain, sa spontanéité, opposait à son développement une infranchissable barrière ». Protestantisme et philosophie des Lumières auraient donc conduit à la Révolution, entendue comme une émancipation de l’individu, de sa liberté, de sa raison et de ses droits, mais la stigmatisation des attributs politique, intellectuel et spirituel de l’individu, reste présente dans l’orbite sémantique du terme « individualisme », qui l’associe à une conduite sociale empreinte d’indifférence à l’égard d’autrui et caractérisée par un confortable isolement dans la société. Aujourd’hui, conclut la linguiste et lexicographe Marie-France Piguet, le terme renvoie aussi « à une inquiétude diffuse qui se nourrit de la conscience partagée d’un affaiblissement, d’une dégradation, voire d’une décadence des croyances, des liens, des contraintes et des solidarités qui tissaient la vie sociale d’autrefois ». 

L'altruisme efficace

Le remède à cela : ce que le philosophe australien Peter Singer – célèbre défenseur de la cause animale - appelle « l’altruisme efficace », titre de son dernier livre paru aux éditions Les Arènes. Il s’en explique dans Philosophie magazine. En matière de don aux associations caritatives, par exemple, au lieu d’agir sous le coup de l’émotion, on peut en faire une question de choix rationnel. Des organismes utilisent des méthodes d’audit pour évaluer l’action des ONG, de manière à déterminer laquelle saura employer le plus efficacement l’argent collecté. À propos de la crise migratoire, le philosophe constate qu’elle a pour effet de porter au pouvoir des partis d’extrême-droite, anti-européens, climatosceptiques et incompétents sur le plan économique. Il suggère de s’accorder sur un quota généreux de demandeurs d’asile issus des camps de réfugiés de l’ONU, mais de refuser l’immigration illégale. L’idée étant qu’il ne suffit pas de mettre la pression sur l’adversaire politique mais de lui proposer une issue acceptable.

Par Jacques Munier

Chroniques

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