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"Rire du rire de nos rires" A. Leclerc

"Rire, c’est si profondément vivre"

5 min
À retrouver dans l'émission

Pour détendre un instant l’atmosphère et en prélude au weekend qui s’annonce tendu, quelques variations sur le thème du rire

"Rire du rire de nos rires" A. Leclerc
"Rire du rire de nos rires" A. Leclerc Crédits : Getty

* Annie Leclerc Paroles de femme

« Le rire nie le travail », disait Octavio Paz en se référant à sa faculté de suspension de l’esprit de sérieux, et à son pouvoir d’ouvrir le temps du jeu. Et il ajoutait : « Le rire ne fonde rien parce qu’il est insondable et que tout tombe en lui sans jamais toucher le fond. » D’où la difficulté à le définir, ne serait-ce que parce qu’il est une extension singulière de la voix, une « signature sonore » de la personne et qu’on ne sait jamais ce qui va le déclencher. Même si son rôle social est évident, toutes les tentatives de le circonscrire se heurtent à son irréductible singularité, sans compter le peu de réalité et l’absence totale d’humour qui caractérisent la plupart d’entre elles. Emmanuel Kant, par exemple : « Le rire est un affect procédant de la manière dont la tension d’une attente est réduite à néant »… Ou encore Lacan qui situait le comique dans le « rapport de l’action au désir et de son échec à le rejoindre », lui qui savait pourtant si bien donner à ses interventions, par ses mimiques et apostrophes, un tour clownesque en exploitant la maïeutique du rire dans ses séminaires. Dans La Quinzaine Littéraire, Éric Dussert brosse un panorama des nombreuses analyses du phénomène, toujours contraintes à varier les angles à l’infini pour le cerner. Et Magdalena Rychlowska, chercheuse en psychologie sociale, conteste l’assertion d’Aristote selon laquelle le rire serait le propre de l’homme : « les rats, quand on les chatouille, produisent des pépiements réguliers ». Essayez, vous verrez… Le rire est « associé à une réduction du stress et au jeu », il « a été observé chez les chiens et chez les primates ». 

Anthropologie sociale

David Le Breton publie chez Métailié une anthropologie du rieur sous ce titre sobre : Rire. Il insiste d’emblée sur sa dimension « phatique », c’est-à-dire moins axée sur le sens, la signification, que sur le contact. Dans le contexte qui est le sien, celui d’une anthropologie du corps, l’analyse du rire s’inscrit parfaitement. Le burlesque, en particulier, illustre « le retour ironique du corps qui tend à s’effacer dans les ritualités quotidiennes ». On peut le retrouver chez Kafka, qui raconte dans une lettre une crise de fou rire contagieux et ravageur qui gagne les participants à une très officielle annonce d’avancement dans l’institut où il travaille. Un ventre proéminent, « soudaine irruption du corps dans la sacralité du moment » déclenche chez lui un rire nerveux, qu’il peine à contenir en simulant une quinte de toux. « Le président ne se démonte pas », il continue mine de rien, mais l’onde du rire se propage à l’assemblée en « vagues de turbulence »… Un collègue prend la parole et bafouille : « toutes les digues se rompent » alors, et l’impétrant éclate d’un rire sonore, brutal, dévoilant l’origine du trouble. « Le président, déconcerté, s’efforce de faire bonne figure », trouvant – écrit Kafka « une phrase quelconque pour donner à mes hurlements je ne sais quelle explication humaine ».

Ambivalence du rire

Le rire des enfants illustre à merveille à la fois le caractère contagieux et la sociabilité foncière du rire, en s’esclaffant eux-mêmes de susciter l’hilarité. « Le rire ou le sourire sont des modalités essentielles de gratification mutuelle dans la relation à l’enfant », souligne David Le Breton. Le moment venu, il fera l’épreuve de la distinction d’avec le rire mauvais, sarcastique. Le mot sarcasme vient du grec sarkasmos, « rire amer » et du verbe sarkazein qui signifie « ouvrir la bouche pour montrer les dents », ou bien, au sens figuré « mordre la chair », comme dans l’ironie mordante. Ce rire-là est plus proche de la haine que de la joie, il éclate souvent en groupe pour décréter l’exclusion. « Le sarcasme est le bourreau toujours prêt au milieu de la foule » disait le philosophe Theodor Adorno. Étrangers, ou encore individus non conformes en font les frais. Comme les anciens Grecs, les Hébreux disposent de deux mots pour dire le rire : celui qui a donné son nom à Isaac, joyeux et communicatif, et celui qui désigne la moquerie, la dérision. Lévi-Strauss a retrouvé cette ambivalence dans les mythes amérindiens, qui « assignent au rire des conséquences désastreuses ». Chez les Bororos, ce rire mauvais est même une variante sémantique « de l’ouverture des crânes à coup de hache »*. Gardons-nous en, et méditons cette sage maxime de Raymond Devos :

Qui prête à rire n’est jamais sûr d’être remboursé.

Ou encore la défense et illustration de l’humour par Pierre Desproges, comme la seule façon « de friser la lucidité sans tomber dedans ».

Par Jacques Munier

* Le cru et le cuit

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