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Jean-Paul Sartre, Michel Foucault et Andre Gluksmann en 1969

L’âge d’or des intellectuels

5 min
À retrouver dans l'émission

François Dosse publie chez Gallimard La saga des intellectuels français – 1944-1989, une somme où les grands courants de pensée sont présentés dans leur relation au cours de l’Histoire.

Jean-Paul Sartre, Michel Foucault et Andre Gluksmann en 1969
Jean-Paul Sartre, Michel Foucault et Andre Gluksmann en 1969 Crédits : GERARD-AIME - Getty

Car c’est l’Histoire qui travaille de bout en bout cette « saga », dont les dates qui la bornent – 1944-1989 – indiquent assez son impact sur les mouvements intellectuels français à l’apogée de leur influence. Comme le résume François Dosse, « un immense contraste » s’y révèle : « d’un côté le sentiment d’être porté par le souffle de l’histoire dans le climat de sortie de la barbarie nazie ; de l’autre, l’impression d’affaissement de l’expérience historique ressentie au moment de l’effondrement du communisme », avec la chute du mur de Berlin. « Dans l’intervalle, c’est la croyance même dans le cours de l’histoire, censée porter l’advenue d’un monde meilleur, qui s’est trouvée ébranlée. » Et cela n’est pas sans conséquences sur l’évolution des courants intellectuels et sur la conception elle-même du rôle de l’intellectuel, qui passe d’une posture « prophétique » à une position plus lucide et désenchantée, mais finalement plus active dans le monde social : celle, par exemple, de « l’intellectuel spécifique » incarnée par Foucault, qui intervient plus qu’il ne « surplombe », comme lors de sa mobilisation sur la condition carcérale qui aboutit à la publication de Surveiller et punir. 

Le pays qui aime les idées *

Reste que cette évolution, voire cette volte-face impulsée par une « crise de l’historicité », perpétue, sous une autre forme, l’« exception française » que constitue de longue date l’influence des intellectuels, illustrée notamment par Voltaire, Hugo ou Zola. « L’intellectuel, cette figure indissociable de l’histoire de France » résume Jacques Julliard dans le Figarovox à la lecture de l’ouvrage de François Dosse. Et pour expliquer ce caractère consubstantiel, il revient à Tocqueville, un chapitre célèbre de L'Ancien Régime et la Révolution, au titre éloquent : « Comment, vers le milieu du XVIIIe siècle, les hommes de lettres devinrent les principaux hommes politiques de leur temps, et des effets qui en résultèrent ». C'est parce que la monarchie française les a tenus à l'écart des affaires que les gens de lettres auraient investi le domaine des idées politiques. D’où la connivence avec le peuple, lui-même écarté de la vie politique, et que Tocqueville décrit ainsi : 

Il n'y eut pas de contribuable lésé par l'inégale répartition des tailles qui ne s'échauffât à l'idée que tous les hommes doivent être égaux, pas de petit propriétaire dévasté par les lapins du gentilhomme son voisin qui ne se plût à entendre dire que tous les privilèges indistinctement étaient condamnés par la raison. Chaque passion politique se déguisa ainsi en philosophie ; la vie politique fut violemment refoulée dans la littérature, et les écrivains, prenant en main la direction de l'opinion, se trouvèrent un moment tenir la place que les chefs de parti occupent d'ordinaire dans les pays libres.

La césure de mai 68

À l’époque étudiée par François Dosse, ce sont aussi les revues qui ont relayé les idées, comme il le souligne dans l’entretien accordé à Nicolas Dutent pour L’Humanité. « Pierre Nora a dit un jour que la vie intellectuelle sans revues ressemblerait à un encéphalogramme plat. » De gauche comme de droite, elles sont « le vrai cœur qui bat dans cette Saga des intellectuels » ajoute-t-il. Au cours de toute cette période, elles auront aussi constitué une sorte d’annexe vibrante de créativité, opposée à l’académisme universitaire. « Le succès du structuralisme doit beaucoup à cette efflorescence de revues qui ont permis au paradigme de s’imposer, puis de s’institutionnaliser, comme cela a été le cas au Centre expérimental de Vincennes à l’automne 1968. » Mai 68, ouvre le deuxième volume de La saga des intellectuels – sous titré, pour le coup « L’avenir en miettes ». Dans le « processus de désenchantement qui mène de 1944 à 1989, Mai 68 intervient comme une brèche qui relance l’espérance, le prophétisme, le désir de révolution émancipatrice », observe l’historien des idées, qui cite les termes de Michel de Certeau : une « rupture instauratrice », car « en Mai 68 on a pris la parole comme en 1789 on a pris la Bastille ». Mais l’événement, même réfléchi dans des ouvrages emblématiques comme L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari ou L’institution imaginaire de la société de Castoriadis, n’a pas fini de délivrer tout son sens, on peut le constater 50 ans après. Comme le disait encore Michel de Certeau, « Un événement est ce qu’il devient » et celui-là aura très profondément transformé la société française. L’un des traits marquants de cette évolution d’ensemble est l’attitude des intellectuels à l’égard de la démocratie. Après les lendemains qui déchantent elle reste le socle de toutes les émancipations. C’est ce que montre le parcours de Pierre Rosanvallon dans Notre histoire intellectuelle et politique 1968-2018 (Seuil), où il détaille les idées qui agitèrent la gauche après 68, en particulier l’autogestion dans l’entreprise. Mais – résume-t-il dans L’Obs –« Les idées autogestionnaires ont émergé dans la société des Trente Glorieuses finissantes, elles étaient paradoxalement prématurées » ou déjà dépassées, court-circuitées par l’histoire objective du capitalisme…

Par Jacques Munier

François Dosse La saga des intellectuels français, I. À l'épreuve de l'histoire (1944-1968) II. L’avenir en miettes (1968-1989) Gallimard

* Sudhir Hazareesingh : Ce pays qui aime les idées, Flammarion

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