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Ossip Mandelstam, vers 1920

La poésie au reflet de ses ponts

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C’est la 36ème édition du Marché de la Poésie, place Saint-Sulpice, Paris 6e, jusqu’à dimanche. Le Québec est l’invité d’honneur.

Ossip Mandelstam, vers 1920
Ossip Mandelstam, vers 1920 Crédits : AFP

« La poésie est de toutes les eaux claires celle qui s'attarde le moins aux reflets de ses ponts. » René Char (Le poème pulvérisé, À la santé du serpent)

Le Marché de la Poésie : 500 éditeurs et revues de poésie (et de création littéraire), provenant de la France entière ou d’autres pays d’Europe et d’autres continents, des lectures, des rencontres… La manifestation s’est imposée au fil du temps comme un rendez-vous incontournable. C’est l’occasion de s’attarder dans les allées et les écarts de cette forme si particulière d’écriture et de son inépuisable énergie créatrice. La dernière livraison de la revue Cités (PUF) publie un dossier sur La poésie dans la cité. Audrey Vermetten y rappelle cette petite fable de l’Art poétique de Roger Caillois, celle du mendiant aveugle sur le pont de Brooklin, à New York. Un passant lui demande combien les gens lui donnent, en moyenne. À peine deux dollars par jour, répond le malheureux. L’homme lui prend alors la pancarte qui mentionne son infirmité et écrit quelque chose au verso, en assurant au mendiant que la phrase devrait augmenter « notablement » ses revenus. Un mois plus tard, il repasse voir le mendiant qui s’exclame : « comment vous remercier ? Je reçois maintenant dix, voire quinze dollars par jours » et il lui demande ce qu’il a écrit sur sa pancarte. À la place de la mention « Aveugle de naissance », l’homme avait écrit « Le printemps va venir, et je ne le verrai pas ».

L'Art poétique

Il y a presqu’autant de définitions de la poésie que de poètes, et les Arts poétiques, manifestes et autres programmes sont le plus souvent l’expression personnelle ou collective d’une volonté de renouveler le genre en lui apportant une contribution originale. Dans le cas de l’anecdote de Caillois, Audrey Vermetten rattache la conception qui s’en dégage à l’esthétique surréaliste, le jeune Caillois ayant été un proche de Breton et de ses amis. « La ville, forme changeante, lieu par excellence de la flânerie et de la rencontre, constituerait à cet égard l’espace le plus fécond pour qui sait se rendre disponible au merveilleux quotidien », résume-t-elle. On se souvient des pages de Roman Jakobson – grand lecteur de poésie – dans les Essais de linguistique générale, sur la fonction poétique du langage, distincte de sa fonction référentielle, et qui prend le langage lui-même pour objet, en jouant des relations entre le signifiant et le signifié. La poétique est une approche extrêmement éclairante de la poésie. Mais le regard porté par les poètes eux-mêmes ne l’est pas moins. La revue Rehauts, présente au Marché de la poésie, publie depuis des années les poètes d’aujourd’hui. Sa dernière livraison – un numéro spécial 20e anniversaire – nous fait découvrir les textes de 12 1 femmes. Dans chaque N° ou presque, Jacques Lèbre promène son regard curieux sur les parutions récentes. Le poète sait dire les affinités électives, comme avec Paul de Roux, dont la discrétion – écrit-il – « n’était pas une posture mais une conscience ». Il s’agit en l’occurrence d’une lecture rétrospective et globale, orientée par le fil conducteur du mot « vie ». « Comment vivre, c’est-à-dire, comment être présent : à ce qu’on fait, à ce qu’on voit, à ce qu’on entend, à ce qu’on éprouve » serait le souci constant de Paul de Roux dans ses poèmes et Carnets. Et même en creux, comme dans Paysage en cours

entendre au loin le train que l’on n’a pas pris / comme le fantôme de la vie que l’on n’a pas vécue / et qui pèse aussi sur vous, plus lourde peut-être / que celle que vous croyez avoir vécue

Il peut arriver que la vie étrangle les poètes. Dans un beau texte d’hommage à Ossip Mandelstam publié par Les Inrockuptibles, à l’occasion de la parution de ses œuvres complètes, Lydie Salvayre égrène la longue liste des poètes russes décimés par la terreur stalinienne. Et s’arrête sur le cas de celui dont la poésie tendre, mélancolique, aimante se situait « très loin des entortillements futuristes “pour lesquels embrocher un mot compliqué au bout d’une aiguille à tricoter est la jouissance suprême”. Intraitable esprit libre, il continue à écrire, même sans être publié, jusqu’à la célèbre épigramme contre Staline qui circule sous le manteau et signe son arrêt de mort. Après de violents interrogatoires où « on essaie de lui extorquer les noms de ceux à qui il a lu l’épigramme, il tente de se suicider dans les locaux de la Loubianka avec une lame Gillette », et pour sauver sa peau, finit sous la contrainte par composer une Ode à Staline. « Lire cette Ode – écrit Lydie Salvayre – est pour moi, chaque fois, la même douleur. J’imagine ce qu’elle dut être pour Mandelstam, et la violence monstrueuse qu’il dut s’infliger à lui-même pour rédiger l’éloge de l’homme qui l’avait détruit au point de l’amener à ce geste. Il ne lui survécut que quelques mois. » Déporté en Sibérie, « Il mourut le 27 décembre 1938 dans un camp de transit près de Vladivostok, de faim, de froid et de désespoir. » Il avait dit dans l’un de ses derniers poèmes – ajoute Lydie Salvayre : « et que tout éternellement recommence. Je fais le vœu ici que son œuvre en nous éternellement recommence. »

Par Jacques Munier

Ossip Mandelstam, Œuvres complètes – Vol. 1 : œuvres poétiques ; Vol. 2 : œuvres en prose (Le Bruit du Temps, La Dogana), traduit du russe par Jean-Claude Schneider

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