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il s’agit, malgré soi, de cacher et de montrer à la fois...

Éthique et esthétique de la honte

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« Avoir honte, c’est réaliser que les autres existent. » Boris Cyrulnik

il s’agit, malgré soi, de cacher et de montrer à la fois...
il s’agit, malgré soi, de cacher et de montrer à la fois... Crédits : Bettmann - Getty

« La honte d’être un homme, y a-t-il une meilleure raison d’écrire ? » disait Gilles Deleuze. La Quinzaine littéraire consacre un dossier à ce sentiment parfois mordant, souvent diffus ou envahissant, comme chez Kafka. 

La honte, c'est les autres

À lire les différentes contributions, il faut bien en convenir : la honte est un solide motif d’inspiration littéraire et philosophique. Marion Bet rend compte du livre de Michaël de Saint-Chéron, publié chez Hermann sous le titre Réflexions sur la honte, de Rousseau à Levinas. C’est la honte d’avoir accusé une jeune fille innocente d’un vol qu’il avait lui-même commis qui pousse Rousseau, bien des années plus tard, à écrire les Confessions pour s’en délivrer la conscience. D’où la forte connotation éthique de cet affect, développée par Levinas. Éthique et culturelle aussi, comme dans la lecture kantienne de l’épisode biblique d’Adam et Ève découvrant qu’ils sont nus. Le péché originel nous aurait ainsi légué un sentiment perpétuel de culpabilité, constamment ravivé, jusque chez les survivants des génocides, comme le montre notamment le témoignage poignant de Primo Levi après Auschwitz. La psychanalyse peut nous éclairer sur la nature profonde de cette « culpabilité sans meurtre ». Anne-Laure Dubruille résume ainsi sa lecture de l’ouvrage collectif de Jacques André, Fanny Dargent, Françoise Neau et autres, publié aux PUF sous le titre La Honte. Écouter l’impossible à dire

La honte fige le moi dans une scène archaïque où le sentiment de la médiocrité domine sur celui d’une culpabilité, sans élaboration possible d’une faute.  

C’est cette ambiguïté, « où il s’agit, malgré soi, de cacher et de montrer à la fois » qui s’imprime sur la surface sensible du visage, des joues notamment, quand, selon l’expression « on perd la face, rouge de honte ». Mis à nu à son insu… 

Honte de classe

La situation renvoie aussi à la nature sociale du sentiment, qui colle à la peau lorsqu’il exprime la honte de classe, celle d’origines modestes. Comme le rappelle Thierry Illouz, elle imprègne de part en part l’Esquisse pour une auto-analyse de Pierre Bourdieu et elle est omniprésente dans l’œuvre d’Annie Ernaux – qu’il suffise de rappeler la brutale sobriété du titre de l’un de ses récits : La Honte

La honte du milieu d’où l’on vient ne nous quitte jamais. 

Didier Eribon, à propos de son livre Retour à Reims. Et là elle peut se redoubler en « honte de la honte ». 

Kafka, poète de la honte

Kafka est sans doute celui qui a porté la petite musique acide de la honte à son point d’incandescence maximal. Un messianisme paradoxal à la veille des grandes catastrophes du XXème siècle. Mais chez lui c’était enraciné dans une psychologie tourmentée. On ne sait au juste s’il s’agissait d’homosexualité refoulée, de problèmes ou de fantasmes sexuels, comme l’admet Saul Friedländer dans sa biographie perçante, publiée au Seuil sous le titre éloquent Kafka, poète de la honte. Toujours est-il que dans une lettre à Milena, sa confidente la plus intime et sa seule grande passion – leur correspondance ininterrompue en témoigne d’une façon admirable – il exprime dans toute sa puissance dévastatrice et créatrice à la fois le sentiment qui l’habite : 

Je suis sale, Milena, infiniment sale, c’est pourquoi je fais tant de bruit autour de la pureté. Nul ne chante plus purement que celui qui est au plus profond de l’enfer ; ce que nous prenons pour le chant des anges est le chant des damnés.

Honte et humiliation

La honte nous poursuit depuis les temps bibliques et elle forme un couple idéal avec l’humiliation, vertu chrétienne encensée au Moyen Age. Michel Zink en a exploré l’histoire et les paradoxes dans un livre publié chez Albin Michel sous le titre : L’humiliation, le Moyen Âge et nous. Le paradoxe, c’est que « la civilisation médiévale et féodale redoute l’humiliation. Mais en même temps, la religion chrétienne valorise l’humilité ». La passion du Christ est une longue scène d’humiliation, donnée en exemple à l’humanité souffrante. Et Bernard de Clairvaux « écrit un traité où il définit l’humilité comme une vertu qui permet d’accéder à la vérité de soi, en se niant ». C’est aussi l’esprit des ordres mendiants. François d’Assise parle de « la vraie joie de l’humiliation ». Le médiéviste au Collège de France rappelle la racine commune à l’humilité et à l’humiliation, tous deux dérivés de humus, le sol en latin, l’étymologie désignant « un abaissement jusqu’au sol ». Il souligne que l’Antiquité n’éprouvait qu’indifférence envers l’humble ou l’humilié. Et qu’à l’inverse « la sensibilité actuelle aux victimes et aux outragés s’inscrit dans la situation paradoxale d’une société vouée à l’épanouissement personnel »

Shaming

La version moderne de la honte se décline aussi sur les réseaux sociaux. Pour les Inrockuptibles Léonard Billot a lu l’enquête « flippante » de Jon Ronson publiée à Sonatine éditions sous ce titre frappant : La Honte ! « Aujourd’hui, c’en est fini des potences et du fouet – écrit-il. Mais pas de l’humiliation publique. Celle-ci s’administre désormais à coup de tweets, hashtags et reposts. On a même réussi à coller des anglicismes cool sur le phénomène. On parle de bashing ou de shaming. »

Par Jacques Munier

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