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Une école au Chiapas

Le culte du présent

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Le rapport au temps historique est devenu lui-même un objet de recherche car il en dit long sur notre conception du présent et de l’actualité.

Une école au Chiapas
Une école au Chiapas Crédits : Getty

Reinhart Koselleck a montré dans un livre au titre éloquent – Le Futur passé – que les conceptions du temps historique se sont construites dans la tension entre « le champ d’expérience » (le passé tel qu’il est perçu depuis le présent) et « l’horizon d’attente » (le futur tel qu’il est envisagé à partir du présent). Longtemps, le temps historique fut considéré comme cyclique. Les rites, les mythes et les religions consacrant l’éternel retour du passé, l’horizon d’attente se résumait alors à une perpétuelle reconduction du « champ d’expérience » ou à l’avenir fantasmagorique ouvert par la perspective eschatologique de la fin des temps. Le Siècle des Lumières, en développant l’hypothèse d’un travail de la Raison dans l’Histoire, a inventé les notions de Progrès, de Révolution et d’émancipation. Aujourd’hui, François Hartog désigne comme « présentisme » notre relation à l’Histoire (Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps). Le présent est à lui-même son propre horizon, c’est la fin de l’histoire et le « champ d’expérience » se réduit à la commémoration, au patrimoine ou à l’identité. 

L’anthropologie anarchiste

C’est sans doute pourquoi certains historiens et anthropologues revisitent les décombres du passé lointain, ou l’histoire sociale des dominés, afin de rouvrir un horizon d’attente à dimension utopique, une alternative à cette fin de l’histoire décrétée « sans alternative ». David Graeber, auteur notamment de Dette. 5000 ans d’histoire (Les Liens qui libèrent, 2013), a mis en cause, dans un article récent coécrit avec l’archéologue David Wengrow, le récit dominant de l’évolution des sociétés humaines selon lequel nous serions passés de l’organisation tribale et égalitaire des chasseurs-cueilleurs à des sociétés plus complexes, avec l’agriculture et la production de surplus permettant à certains l’accumulation de richesses et d’influence. Les inégalités seraient ainsi un mal nécessaire, lié à la civilisation et à l’écriture, et à la perspective du progrès technique. James C. Scott se rattache au même courant de « l’anthropologie anarchiste » qui, avec Pierre Clastres (La Société contre l’État), conteste la nécessité historique de l’avènement de sociétés à État et de la domination qu’elles instaurent et exploitent. Il publie à La Découverte Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers États. Éric Aeschimann en rend compte dans les pages idées de L’Obs. C’est en l’occurrence la culture du blé qui serait à l’origine de ce que Gilles Deleuze appelait déjà, dans le chapitre sur La Nomadologie de Mille plateaux, les « formations impériales », issues d’un « champ de coexistence » entre nomades et sédentaires s’échangeant des graines qui, en voyageant et se mélangeant, finiraient par donner des hybrides plus résistant et plus productifs. 

D'un sac de graines à l'empire archaïque

La céréale nourricière est la vedette de l’ouvrage de James Scott, qui « raconte comment des dizaines de générations d’agriculteurs ont sélectionné le blé, préférant celui dont les graines étaient les plus grosses, qui germait le plus facilement et qui ne s’égrenait pas trop vite lorsqu’on le récoltait (car si les graines tombent au sol, elles sont difficiles à récupérer). » Les champs de blé sont bien visibles, les sacs de graines faciles à comptabiliser, quoi de mieux pour lever l’impôt, acte fondateur de l’État ? « En Mésopotamie, c’était souvent un cinquième de la récolte et pour le receveur des impôts qui sillonnait la campagne, le blé et l’orge constituaient la base fiscale idéale. » On le sait, l’écriture fut à l’origine un outil de comptabilité et de contrôle fiscal. Les premières tablettes d’Uruk, au IVe millénaire avant notre ère, sont « des listes, des listes et encore des listes, principalement de céréales, de main-d’œuvre et de taxes ». Comme l’affirme l’historien Yuval Noah Harari dans Sapiens, « Ce n’est pas nous qui avons domestiqué le blé, c’est lui qui nous a domestiqués. » Et lorsque les cités-États s’effondrent, peut-on parler d’âge « obscur » pour le commun des mortels, et non pas plutôt pour la seule élite urbaine ? 

Un esclave qui recouvre la liberté ou un paysan débarrassé du percepteur avait-il l’impression de plonger dans un âge obscur ? 

Le récit sur la genèse de l’État, divulgué au sein des premiers Etats-nations de l’Europe des Lumières en prend un coup, notamment celui où Hobbes explique « que l’État offre la sécurité à ses sujets en échange de leur liberté ». 

La tyrannie du présent

Aujourd’hui l’historien Jérôme Baschet analyse la relation au temps historique chez les Zapatistes de la région autoproclamée autonome du Chiapas, au Mexique, dans son dernier livre, publié à La Découverte sous le titre Défaire la tyrannie du présent. Il explore les temporalités émergentes et les futurs inédits ouverts depuis maintenant 25 ans par la révolution zapatiste, qui a déployé ses propres instances de gouvernement et de justice, son système de santé et d’éducation, ainsi qu’une production fondée sur la propriété collective des terres. Et le souvenir restauré des peuples autochtones, car celui qui a de la mémoire ouvre une porte sur son futur, comme l’affirme un des messages de cette communauté amérindienne réputée sans histoire. 

Par Jacques Munier

A lire aussi

Jérôme Baschet : La rébellion zapatiste (Champs Flammarion) Edition mise à jour et augmentée d'une nouvelle postface

James C. Scott : Zomia ou l'art de ne pas être gouverné (Seuil) A retrouver dans L'essai et la revue du jour

David Graeber : Pour une anthropologie anarchiste (LUX)

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