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A. Hepburn et G. Peppard, Breakfast at Tiffany's

Philosophie de l’amour

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À retrouver dans l'émission

Les dieux sont morts, sauf Eros...

A. Hepburn et G. Peppard, Breakfast at Tiffany's
A. Hepburn et G. Peppard, Breakfast at Tiffany's Crédits : Getty

Pour les 150 ans de l’Ecole pratique des Hautes Études, le philosophe Giorgio Agamben était l’invité d’honneur. Vincent Delecroix, directeur d’études dans la prestigieuse institution, dresse son portrait intellectuel dans les pages Débats de L’Obs

Son horizon est politique, c’est celui d’une forme de vie au-delà du droit, soustraite à la puissance de l’État, regardant vers une communauté à venir libérée de la puissance juridique et favorisée par une restitution de l’individu à lui-même.

L’entreprise, qui passe par une archéologie mobilisant les moyens de la philologie, de la théologie, de l’histoire du droit – notamment romain – explore les « seuils » ou les « tournants » essentiels de la culture dans le but « de désamorcer et de neutraliser en les dévoilant les catégories par lesquelles le sujet dominé a été construit ». Déconstruire l’image de ce « sujet souverain », « moderne et libéral », tout entier engagé dans l’action mais livré au pouvoir et totalement contrôlé, le libérer par une philosophie du « désœuvrement », telle est l’ambition constante d’Agamben, résume Vincent Delecroix qui insiste sur cette forme de résistance passive « qui contaminerait l’exercice même de la force, qui destituerait la puissance ». Le philosophe désigne d’ailleurs parfois ainsi sa pensée : une « théorie de la puissance destituante », cherchant les lieux et les époques, les figures où « s’invertit cette logique occidentale de la puissance ». Figures de l’enfant ou de l’amant, du scribe qui n’écrit pas, de l’ange… 

Amor fati

On peut rappeler à ce sujet son beau livre sur L’Aventure (Rivages Poche), le don d’une liberté initiale pour tout un chacun et qui finit par former un destin. Avec, pour les anciens Grecs, quatre divinités tutélaires : Daïmon, la complexion propre et le « génie » de chacun, Tyché, la Fortune, Eros, l’amour et Ananké, la nécessité. Goethe ajoutera Elpis, l’Espérance. Agamben relit à cette lumière la notion d’aventure dans les romans de chevalerie et la poésie courtoise, où le terme désigne l’objet de la quête du chevalier, l’épreuve au terme de laquelle celui-ci se découvre lui-même, l’aventure étant pour lui « autant rencontre avec le monde que rencontre avec lui-même ». C’est ce qu’on peut appeler un événement, dont Gilles Deleuze dira dans Logique du sens : « l’événement n’est pas ce qui arrive (accident), il est, dans ce qui arrive, le pur exprimé qui nous fait signe et nous attend ». « Ainsi seulement – ajoute Agamben – l’événement, qui en soi ne dépend pas de nous, devient une aventure, devient nôtre ».

Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. (René Char) 

Cette version renouvelée de l’amor fati nietzschéen prend toute sa mesure grâce à Elpis, l’Espérance, comme Goethe l’avait bien vu. Conclusion d’Agamben : « L’amour espère parce qu’il imagine et imagine parce qu’il espère ». 

Le sexe et l'existence

Les dieux sont morts à l’avènement de la philosophie – explique Jean-Luc Nancy dans l’entretien accordé à Nicolas Dutent pour L’Humanité au sujet de son dernier livre Sexistence (Galilée). Mais Platon ne cesse de se référer au dernier d’entre eux : Éros, qui porte la « puissance divine (cosmique, tellurique, chtonienne, dionysiaque et apollinienne) » nécessaire « pour faire un nouveau monde ». Même si alors « le savoir comme objet de désir éclipse la beauté qui était l’objet érotique », l’énergie qu’il sous-tend ne cesse de faire retour dans la pensée jusqu’à Freud, qui – souligne le philosophe - « n’a pas inventé le sexe et n’a pas non plus tout ramené à lui comme on l’a dit parfois : c’est le sexe qui a produit Freud, c’est un certain état de toute la culture occidentale qui a rendu nécessaire qu’une pensée s’empare de ce qu’on réussissait avant à laisser dans le non-pensé de la génération ou de la jouissance. » De Freud à Lacan, c’est la notion de pulsion qui va le définir : « une intensité unique », car « y a-t-il une intensité végétale, animale et humaine qui ne soit pas sexuelle » et au même temps inobjectivable en soi comme « poussée », si ce n’est « sa propre reproduction ou bien sa propre répétition » ? Une sorte de « folie élémentaire » que s’emploient souvent en vain à cadrer les rapports sociaux ou les systèmes de parenté. 

L'amour libre

Certaines sociétés ont résolu la question autrement. Le mensuel Books évoque le cas des Mosos, une minorité montagnarde du sud-Ouest de la Chine, où règne une grande liberté sexuelle, les femmes comme les hommes étant libres de choisir leurs partenaires sans pour autant contracter les liens du mariage. Dans cette société matrilinéaire, les enfants sont élevés dans la famille élargie et les biens sont transmis par les femmes. Les amants se baladent au gré du désir et des portes ouvertes. Un modèle qui n’a pas tardé à attirer l’attention de l’industrie touristique chinoise qui a aménagé les moyens logistiques pour envahir cette enclave en faisant la promotion des « habits pittoresques », des danses des Mosos et de « leur conception originale de la sexualité ». Résultat : 

On ouvrit des bordels où travaillaient des femmes en costume moso. Les Mosos abandonnèrent l’agriculture pour ouvrir des chambres d’hôtes, et certains vendirent leurs terres à des promoteurs désireux de construire de nouveaux hôtels.

Le dispositif du spectacle s’était refermé sur ce peuple libre, mettant fin à son existence singulière.

Par Jacques Munier

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