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Scène galante, Nicolas Lancret

Connaissance du désir

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Le dernier livre du philosophe italien Giorgio Agamben vient de paraître. Il porte sur le sentiment amoureux dans la poésie et la philosophie médiévales.

Scène galante, Nicolas Lancret
Scène galante, Nicolas Lancret Crédits : Getty

Co-signé avec Jean-Baptiste Brenet – qui écrit le chapitre sur Averroès – et préfacé par Alain de Libéra, il est publié chez Verdier sous un titre saturé de résonnances : Intellect d’amour. Comme un subtil jeu de piste dans les références de grands auteurs de la philosophie médiévale, il s’attache à éclairer un poème réputé « obscur » de Guido Cavalcanti, l’ami de Dante : Donna me prega. Ce faisant, il aborde une question centrale à l’époque, celle du pouvoir de notre intelligence dans « l’entrelacement du désir de la connaissance et de la connaissance du désir », telle qu’elle constituait un horizon d’attente commun aux philosophes notamment arabes et aux poètes courtois du dolce stil novo

« Il n’est pas facile pour un esprit moderne habitué à localiser seulement dans son propre cerveau le processus de la connaissance, de comprendre une conception de la pensée qui en fait une réalité tout à fait extérieure à l’homme, et à laquelle celui-ci participe à travers ses imaginations propres et ses désirs propres. G. Agamben

Pour le dire vite, c’est l’accord ou « l’adoption » par nos facultés intellectuelles de l’intelligence du monde qui déclenche la pensée. Celle-ci est en quelque sorte « illuminée » par des images. Mais « il ne suffit pas que les formes soient imaginées, il est nécessaire qu’elles soient désirées ». D’où l’importance paradigmatique du sentiment amoureux, modèle et sommet de cette fusion génératrice. « En désirant les images et en imaginant le désir – commente le philosophe – et qu’est-ce que la poésie amoureuse sinon cela ? – le sujet s’approprie la pensée qui, en ce sens, est toujours pensée d’amour ». Ce primat du désir renvoie également à la notion de fantasme, à sa prosopopée singulière, qu’on retrouve chez Dante avec la figure de Béatrice. « Le fantasme fait le plaisir propre au désir », écrivait Jacques Lacan dans Kant avec Sade. « En paraphrasant cette thèse limpide – ajoute Agamben – on peut dire que, selon Averroès et les poètes d’amour, le fantasme par le désir fait l’intelligible propre au sujet. La pensée m’appartient parce qu’elle a été imaginée et désirée. » Faire de l’amour « le lieu par excellence » de l’adoption de la pensée, l’idée est audacieuse, elle semble paradoxalement très en avant de nos horizons bornés. De même que celle d’une convergence de notre faculté de comprendre et de l’intelligence du monde. 

Résonances

C’est pourtant ce que rejoint Hartmut Rosa, après avoir pensé la frénésie de l’accélération, dans son dernier livre au titre sobre de Résonance. Une sociologie de la relation au monde (La Découverte). Ici, ce n’est plus l’image qui suscite l’accord avec le monde, mais le son ou la voix. « Il suffit d’écouter le vent pour savoir si l’on est heureux » disait Adorno. Merleau-Ponty évoquait quant à lui le moment du réveil, « où le monde vous apparaît dépourvu de ses significations habituelles », dans une forme de résonnance originelle et déconcertante. Dans le dossier que Philosophie magazine lui a consacré, Martin Duru fait le tour des « bonnes vibrations » des classiques : l’harmonie avec le grand Tout chez Lao-Tseu, l’amitié chez Aristote, la nature chez Rousseau ou l’amour chez Spinoza… C’est une joie qui accompagne l’idée d’une cause extérieure, écrit-il more geometrico. Sinon, l’amour décuple la « puissance d’agir », soit la faculté d’être affecté, mais aussi d’affecter en retour. Logique : dans l’état amoureux on fait tout son possible « pour que l’autre nous considère aussi comme « la cause extérieure » de son élan vital ».

Actuel Moyen Âge

Retour au Moyen Âge pour une leçon de choses sur l’orgasme. Le site _nonfiction.fr_publie un article édifiant d’Estela Bonnafoux qui en réfère à Constantin l’Africain et son traité consacré au sujet, le Liber de coitu. Le célèbre médecin et traducteur du corpus arabe s’inspire notamment du Canon de la médecine d’Avicenne, où l’on peut lire plusieurs chapitres sur le coït. L’orgasme féminin y est considéré favorable à la procréation. Le philosophe persan insiste « sur l’importance du ludus (le jeu) entre l’homme et la femme, ce qu’on appellerait aujourd’hui les préliminaires ». Voyez plutôt : 

Que l’homme prête aussi attention à ce chapitre, parce qu’il ne va pas de soi qu’avant la copulation, il lui faut, pendant environ une heure, jouer avec la femme, et inversement ; lui donner des baisers, lui toucher les seins, les mamelons et les parties génitales. Il faut occuper ce temps jusqu’à ce que l’homme voie la femme passer de pâle à rouge, que sa respiration devienne un court instant plus fréquente, et qu’il sente sous ses doigts un léger soubresaut autour des parties du bas-ventre et des mamelles. 

Outre la stimulation des zones érogènes – ajoute la docte doctorante à l’université de Tours – « les médecins encouragent tout ce qui peut stimuler l’imagination. Mots provocants – nos « dirty talks » – chansons, récits érotiques, tout y passe »… Comme quoi, pour l’essentiel, rien de nouveau sous la lune.

Par Jacques Munier

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