LE DIRECT
Gilet jaune et bonnet phrygien

Crise française : le regard des autres

5 min
À retrouver dans l'émission

La presse internationale porte un regard attentif à ce qui se passe chez nous. On peut en tirer quelques leçons.

Gilet jaune et bonnet phrygien
Gilet jaune et bonnet phrygien Crédits : AFP

Courrier international relaie ces articles, notamment celui d’Adam Nossiter dans le New York Times: comme tout ce qui est français pour un Américain, la révolte des « gilets jaunes » est « typiquement française ». Le correspondant du quotidien à Paris estime le mouvement « plus proche d’Occupy Wall Street » que du nationalisme « raciste et de plus en plus autoritaire d’un Viktor Orbán en Hongrie », car il ne joue pas la même « partition que les populistes classiques », n’étant relié « à aucun parti politique, surtout pas à la droite » et ne se concentrant pas « sur les questions de race et d’immigration ». Le journaliste relève la « situation paradoxale » que vit la France aujourd’hui « dans la mesure où l’arrivée au pouvoir de Macron était elle-même fondée sur l’élimination des partis existants ainsi que le rejet des corps intermédiaires tels que les syndicats ». Dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel Georg Blume évoque la situation créée par l’attentat de Strasbourg. 

Une ombre s’étend sur la joyeuse nuit de Noël révolutionnaire que prévoyaient les “gilets jaunes”. Aussi cynique que cela puisse paraître, ce n’est pas le président à l’Élysée qui va regretter que les manifestants bénéficient désormais d’un peu moins d’attention.

Car l’attentat prive la révolte « de cette légèreté ambiante » qui était la sienne, « et redonne au chef de l’exécutif son rôle classique de garant de la sécurité des Français ». 

« Macron n'est pas Louis XVI »

Peter Sloterdijk, le plus francophile des philosophes allemands, qui avait accueilli avec enthousiasme l’élection d’Emmanuel Macron, déplore aujourd’hui dans Le Point« le silence collectif qui a suivi, très vite, son installation à l’Élysée ». À propos des comparaisons avec Louis XVI, arborées par certaines pancartes des « gilets jaunes », il rappelle cette formule d’un autre président : « les Français aiment choisir un roi pour lui couper la tête tous les jours ». Et en appelle à Rabelais, pour illustrer le mouvement social en cours, à « la fonction du carnaval dans une société stratifiée ». Une catharsis « qui permet un ponctuel renversement des valeurs », « un moment rabelaisien qui s’accompagne de remarques sexuelles à l’égard du chef et de son épouse, remarques liées au « bas » du corps dont Rabelais était friand. ». Le philosophe rappelle que c’est lui qui met en valeur le potentiel contre-culturel de la culture populaire. 

Dans le carnaval on porte des costumes, parfois modestes (comme ce gilet jaune), qui mettent tous les citoyens sur un pied d’égalité. 

La Révolution française avait aussi un aspect carnavalesque, avec « le bonnet phrygien, qui faisait référence à celui des esclaves affranchis de l’Empire romain ». Le gilet jaune évoque la sécurité routière ou la collecte des ordures ménagères, il diffuse un message clair : « attention, accident ». Et il est devenu l’emblème « de l’accident généralisé ». Quant au roi du carnaval, la question n’est pas de savoir qui il sera « mais plutôt comment empêcher que certains faux rois montent sur le trône. 

En France on connaît trop bien le nom des prétendants. Ce sont eux qui soutiennent la tendance vers le chaos, pour ne pas parler des trolls russes.

Fêtes profanes

.À l’approche des fêtes, Philosophie magazine consacre un dossier à la fête. Dans son esquisse des « structures élémentaires de la festivité », Alexandre Lacroix évoque « la redistribution politique », destinée, comme dans le carnaval, à « rendre supportable la relation entre les dominants et les dominés ». Lorsqu’on brûle l’effigie d’un roi de paille ou qu’on la tourne en dérision, comme dans les charivaris du Moyen Âge, on se libère momentanément et symboliquement de la domination. Mircea Eliade avait bien relevé ce pouvoir de suspendre le temps, un aspect essentiel de la fête, qu’elle soit profane ou sacrée. 

C’est un temps ontologique par excellence, “parménidien” : toujours égal à lui-même, il ne change ni s’épuise. À chaque fête périodique on retrouve le même Temps sacré, le même qui s’était manifesté dans la fête de l’année précédente ou dans le fête d’il y a un siècle. Mircea Eliade (Le Sacré et le Profane

Encore un angle possible pour analyser la crise sociale actuelle : la discordance des temps, celui des élites et celui du « bon peuple ». Dans Les Echos Eric Le boucher évoque « un vent de catastrophisme parmi les dirigeants » après le recul d’Emmanuel Macron face aux « gilets jaunes ». Ils ont pourtant leur part de responsabilité – ajoute-t-il. 

Dans une démocratie, un système économique qui rend malheureux la moitié de sa population dont les revenus stagnent depuis vingt ans n’en a pas pour longtemps.

Et de déplorer que « les capitalistes ne lisent pas les rapports de l’Organisation du travail (OIT) » qui montrent qu’ « En 2017, non seulement la croissance des salaires dans le monde a été plus faible qu’en 2016 (2,4 %), mais elle est tombée à son taux le plus bas depuis 2008 (1,8 %). L’OIT poursuit : « Etant donné la reprise de la croissance du PIB et la baisse progressive des taux de chômage dans divers pays, la faible croissance salariale est quelque peu déroutante. » Pour les salaires, c’est aussi « le temps suspendu »…

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
9 min

Les Enjeux internationaux

Violences en RDC: qui veut compromettre les élections ?
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......