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Erri De Luca, janvier 2015

L’Europe des écrivains

5 min
À retrouver dans l'émission

L’Europe est à l’honneur au Salon du livre. C’est l’occasion de se demander ce qu’est un écrivain européen.

Erri De Luca, janvier 2015
Erri De Luca, janvier 2015 Crédits : Getty

Une question que pose Le Monde des livres et la réponse que tente Camille Laurens ne va pas de soi. Dans le contexte tendu du Brexit, des prochaines élections européennes et de la montée des populismes, la notion d’écrivain européen lui apparaît même « floue », alors que dans les siècles passés elle semblait plus évidente. 

L’Europe a certes des affinités électives avec la littérature, elle en est le terreau.

Mais l’écrivaine estime avoir autant d’affinités avec la littérature américaine, dont l’emprise mondiale pourrait bien avoir eu raison de « l’écrivain européen », lequel représenterait désormais la figure symbolique d’une résistance à cette emprise, « quand il y a derrière nos vieux parapets tant de diversité, d’originalité formelle ». C’est pourquoi l’expression lui inspire une sorte de mélancolie. « Le seul moyen de se soustraire à sa nostalgie, c’est sans doute de persister à penser la littérature comme la région où vivre, qu’on habite comme une langue et dont on est habité comme d’une foi. » Et de citer Erri De Luca : « Je passe à travers les frontières sans passeport grâce à la littérature ». Alors, oui, « écrivain européen » a du sens, « si l’Europe est le territoire métaphorique de la littérature, un espace Schengen imaginaire et illimité, sans contours, sans contraintes, libre ». 

Bruxelles capitale

Pour Robert Menasse, ce qui donne consistance à la figure de l’écrivain européen, c’est le réseau serré des relations entre artistes et intellectuels à travers le continent. Avec une pointe de nostalgie, lorsque l’écrivain autrichien évoque l’empire des Habsbourg, « un espace politique multinational, multiethnique, polyglotte, doté d’une bureaucratie, d’une monnaie et d’un marché commun ». Une maison commune où « tous bénéficiaient de la même protection juridique », finalement détruite par le nationalisme, avec des conséquences catastrophiques : « des guerres civiles, le fascisme, la guerre mondiale, le stalinisme… » Robert Menasse est l’auteur d’un roman qui se déroule en grande partie à Bruxelles, d’où son titre : La capitale (Verdier), une satire bienveillante et allumée de l’Europe en perpétuelle construction, un livre traduit dans une trentaine de langues, preuve selon lui d’un intérêt pour l’Europe qui dépasse le continent. Le sujet, c’est l’organisation défaillante de l’Union, responsable des crises qui alimentent le « national-populisme ». Extraits : 

Pour tout membre de la Commission désireux de faire avancer un projet, constater que personne ne s’y intéressait était un grand soulagement. 

Les hauts fonctionnaires y sont « avares de leurs mots et de leurs gestes » pour éviter « d’entretenir l’hyperglycémie de leur âme avec le sucre de l’empathie ». Certains fument dans leur bureau au mépris de la réglementation : « Boucher au sparadrap une alarme déjà morte… si ce n’est pas une métaphore de notre travail ! » Le service Culture et Éducation est un purgatoire, avec ce « petit sous-entendu » derrière le mot culture : « on aurait dit que des courtiers de Wall Street prononçaient le terme "numismatique" : le hobby d’un parent extravagant. »

Mare nostrum

« L’Europe est une zone franche de la liberté d’expression », affirme Erri De Luca dans un opuscule qui vient de paraître dans la collection Tracts chez Gallimard : Europe, mes mises à feu. L’écrivain, dont on connaît l’engagement en faveur des réfugiés et des migrants, y « déplore une Europe qui s’imagine verrouillée pour vieillir dans son hospice de luxe. Elle peut se passer de l’Angleterre, pas de la Méditerranée. » Cette « route liquide », depuis qu’Homère la définit ainsi, comment « accepter qu’elle soit au contraire une barrière ? » Ou admettre « qu’il arrive des naufrages par mer calme ? » L’Italie lui doit « chaque mot résumé dans le terme générique de culture : aliment et philosophie, épices et astronomie, le théâtre et l’histoire, les nombres et le monothéisme. 

Elle doit aussi ses villes à la mer, Naples par exemple fut une colonie grecque, fondée par les voiles et les vents, le sirocco et le grec.

Le philosophe allemand Peter Sloterdijk publie chez Payot un livre sur l’Europe intitulé Réflexes primitifs, considérations sur les inquiétudes européennes. Il évoque dans Le Point ses raisons d’être optimiste à l’égard d’une réalité qui selon lui s’impose désormais comme un « miracle politique dans l’histoire humaine » : une entité de « 500 millions de personnes sans empereur ni projet impérial. Et unies exclusivement par une vision de coexistence aussi libre que possible, aussi coopérative que faisable ». Face à cela, les bisbilles entre chefs d’État sont de peu de poids. 

L’Europe est le résultat de l’échec historique d’une dizaine de projets nationaux-impériaux.

Elle a vu le jour comme réalité concrète au moment de son écroulement en 1945. Nul doute que le paradoxe ne parle aux écrivains. Peter Sloterdijk évoque le dialogue entre Napoléon et Goethe à Erfurt, au sujet du genre littéraire de la tragédie, à la mode à l’époque et où le destin joue un rôle crucial. « Que nous veut-on aujourd’hui avec le destin ? lança Napoléon. Le destin, c’est la politique. »

Par Jacques Munier

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