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Sartre en 1966

Au café des philosophes

5 min
À retrouver dans l'émission

Sarah Bakewell publie Au café existentialiste. La liberté, l’être et le cocktail à l’abricot (Albin Michel).

Sartre en 1966
Sartre en 1966 Crédits : D. Berretty - Getty

Simone de « Beauvoir raconte qu'un jour de 1932, dans un café, Raymond Aron, qui rentre d'Allemagne, explique à Jean-Paul Sartre, son copain de Normale sup, ce qu'il a découvert outre-Rhin : des philosophes - Husserl, Heidegger - qui ne s'intéressent pas aux axiomes abstraits mais à l'expérience des choses. Et Aron aurait dit alors : « Tu vois, mon petit pote, si tu es phénoménologue, tu peux parler de ce cocktail et c'est de la philosophie ! » C’est ainsi que Sarah Bakewell explique dans Le Point le choix de son titre Au café existentialiste. La liberté, l’être et le cocktail à l’abricot (Albin Michel). Lequel n’est pas qu’anecdotique, donc, puisque ce cocktail joue selon elle « un grand rôle dans la genèse de l'existentialisme. On peut dire qu'en découlent La nausée ou L'Etre et le néant de Sartre, Le deuxième sexe de Beauvoir, la réflexion sur le corps et les sensations de Maurice Merleau-Ponty, voire la pensée d'Albert Camus comme celle d'Emmanuel Levinas. » Pour Sartre, ce sera « une application de la phénoménologie à la vie intime, qui passe par l'étude de sujets pas vraiment philosophiques, comme l'attente, la fatigue, le dégoût, les jardins havrais », le manège du garçon de café… Sarah Bakewell insiste sur l’apport décisif de l’existentialisme sartrien : la signification de la liberté qui est « au cœur de toute l'expérience humaine, ce qui place les humains à part de tous les autres types d'objets ou d'êtres vivants. D'où la phrase fameuse : « L'existence précède l'essence. » « On ne naît pas femme, on le devient », dira Beauvoir. C'est à l'homme de créer sa propre définition, inédite. » Dans Philosophie magazine, elle développe un autre aspect de son livre, qui concerne Maurice Merleau-Ponty. L’auteur de Phénoménologie de la perception « aimait danser, s’habillait avec élégance et se montrait souvent d’humeur joyeuse et légère ». Ce qui dénote un rapport au corps que sa philosophie ne cesse de scruter et d’approfondir. Venant de la psychologie – il succède à Jean Piaget à Sorbonne en 1949 – Merleau-Ponty interroge sans relâche notre rapport au monde à partir de nos facultés sensorielles. Exemple : la proprioception, qui nous permet « de sentir où se trouvent les membres de notre corps dans l’espace ». Je cite Phénoménologie de la perception : « Si je me tiens debout devant mon bureau et que je m’y appuie des deux mains, seules mes mains sont accentuées et tout mon corps traîne derrière elles comme une queue de comète. Ce n’est pas que j’ignore l’emplacement de mes épaules ou de mes reins, mais il n’est qu’enveloppé dans celui de mes mains et toute ma posture se lit pour ainsi dire dans l’appui qu’elles prennent sur la table. L’espace corporel peut se distinguer de l’espace extérieur et envelopper ses parties au lieu de les déployer parce qu’il est l’obscurité de la salle nécessaire à la clarté du spectacle, le fond de sommeil ou la réserve de puissance vague sur lesquels se détachent le geste et son but ». Le monde est en moi autant que je suis en lui, telle est la leçon de cette phénoménologie du corps. Au crépuscule de sa vie, atteint d’un cancer au beau milieu de la Grande Guerre, Georg Simmel écrivait une ode à l’élan vital, publiée sous le titre Intuition de la vie chez Payot. Weltanschauung, le sociologue et philosophe semble alors ramené à l’essentiel, au terme de l’existentiel. « La mort – résume Frédéric Joly le traducteur, dans sa préface – se dégage de la vie comme organiquement : c’est que la vie enveloppe sa propre négation. » Et Simmel d’en décrire le parcours souterrain : « Ce n’est qu’une fois atteint le point le plus élevé de son développement – qui d’une certaine manière semble être plus éloigné de la mort que tout autre point antérieur – que se manifestent les premiers signes visibles du déclin. » Encore y introduit-il une hiérarchie en évoquant les grands personnages tragiques de Shakespeare : « La mort fait partie des déterminations aprioriques et du rapport au monde instauré par eux. En revanche, les personnages secondaires de ces tragédies meurent au fil des événements externes ; ils sont simplement tués, d’une manière ou d’une autre, le moment et l’endroit de leur mort n’ayant rigoureusement aucune espèce d’importance. Seuls les grands personnages tragiques sont appelés à mourir de l’intérieur ; la maturation de leur destinée comme l’expression de leur vie enveloppe déjà en elle-même la maturation de leur mort. » Chacun voit midi à sa porte… L’heure de la faucheuse étant finalement la même pour tous : ultima necat. En attendant, si nous connaissions le terme de notre vie, poursuit Simmel, si nous savions exactement le nombre d’années qu’il nous reste à vivre, nous pourrions nous organiser, de manière à ne pas laisser derrière nous trop de choses inachevées, et à tirer le meilleur parti du temps… Mais alors nous manquerions peut-être l’essentiel, « tout simplement parce que l’homme, très souvent, ne réalise justement de grandes choses que parce qu’il se fixe des objectifs qu’il ne saurait atteindre ».

Par Jacques Munier

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