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Entre terre et ciel

Éloge de la marche

5 min
À retrouver dans l'émission

La météo prévoit un weekend ensoleillé et donc favorable aux balades… En prélude à la promenade, voici un point sur notre connaissance de cette activité élémentaire et salutaire.

Entre terre et ciel
Entre terre et ciel Crédits : Getty

Mettre un pied devant l’autre. Dans la dernière livraison des Carnets de science, la revue du CNRS, Francis Lecompte est allé enquêter dans différents laboratoires de neurosciences cognitives spécialisés dans l’étude de la marche et il s’avère que cette activité n’est pas pilotée par le cerveau mais qu’elle est commandée par un réseau de neurones autonomes situé dans la moelle épinière. Ce réseau est localisé dans le bas du dos – explique Frédéric Brocard, chercheur à l’Institut de neurosciences de La Timone à Marseille – et « il génère l’alternance droite-gauche des mouvements locomoteurs lors de la marche, ainsi que son rythme ». Le cerveau se contente d’initier le mouvement, de l’orienter ou de le stopper.

 Dans le détail, parmi ces neurones marcheurs, il y a ceux qui commandent la contraction des muscles et ceux qui orchestrent le mouvement : les « excitateurs » impriment le rythme et les « inhibiteurs » assurent le maintien de l’alternance droite-gauche en ménageant ce moment aérien où nous décollons pour moitié, un pied en l’air en avant de l’autre. Les scientifiques appellent ce moment « oscillation », elle a lieu en moyenne au deux tiers du mouvement global. Mais la marche ne mobilise pas que nos deux jambes. La cinétique de la locomotion implique l’ensemble de la colonne vertébrale. « La marche, c’est une posture dynamique qui coordonne le tronc et les jambes », souligne Jean-René Cazalets, de l’université de Bordeaux, qui « observe une propagation, comme une vague, qui part du haut du dos et se propage le long des vertèbres : il ne s’agit pas d’un simple mouvement mécanique passif, c’est le résultat, là encore, du déroulement du programme moteur généré par les réseaux d’interneurones. » Outre les pathologies qu’elles permettent de mieux connaître, voire de soigner – dans le cas de personnes paraplégiques ou souffrant de Parkinson – ces recherches éclairent aussi le mystère de notre usage, unique dans le règne animal, de la bipédie. Et de l’évolution morphologique de nos pieds, capables en permanence de propulsion et plus seulement adaptés au grimper ou à la saisie d’objets. Cela s’est fait en ordre dispersé, « d’une marche chaotique vers une marche de plus en plus efficace. Toutes les espèces d’hominidés ont testé différents mécanismes de bipédie (rééquilibrage avec le mouvement alterné des bras, voussure du pied, genoux écartés ou non, fléchis ou non…) »

L'ivresse des sommets

La marche est donc le propre de l’humain. C’est peut-être pourquoi Nietzsche recommandait de n’ajouter foi « à aucune pensée qui ne soit née en plein air », ajoutant dans Le Crépuscule des idoles que « seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose ». La marche, si elle est d’abord une activité tellurique, nous fait très vite basculer dans l’univers, en compagnons de route du soleil ou de la lune dont nous suivons les trajectoires de l’aube au crépuscule et dans la nuit étoilée jusqu’à l’aurore, exposés aux éléments, aux météores, et aux caprices du paysage. Vaillants et rivés à nos semelles, nous faisons alors l’épreuve heureuse de ce qu’Emmanuel Kant appelait le sublime : expérience concrète de la distance infinie entre notre petite humanité et la puissance de la nature, du caractère incommensurable des éléments naturels et de nos vies minuscules, nous qui prenons pourtant un profond plaisir à contempler le spectacle de cette démesure. En marchant, nous faisons aussi dans la foulée l’expérience du temps et de la durée, ainsi que de l’espace, particulièrement en montagne, là où l’horizontal et le vertical se combinent, se percutent ou se confondent pour littéralement déborder le regard. La dernière livraison de la revue Reliefs porte sur les sommets. Bernard Amy, alpiniste chevronné, y décrypte la puissante symbolique des hauteurs. Depuis la nuit des temps, la montagne représente « le pilier unissant la Terre et le Ciel ». Dans nos sociétés modernes, rationalistes et utilitaristes, cet imaginaire résiste au fond de notre inconscient collectif et ressurgit devant le spectacle des sommets. Le grimpeur céleste évoque notamment ce moment archétypique du « regard par dessus le col », ainsi désigné par Victor Segalen. 

C’est un moment précis, intense : toute la montée on a imaginé ce qu’il y a derrière le col, et au moment où l’on y arrive, il y a confrontation entre l’imagination et le réel. 

À l’époque où l’on découvre la montagne comme lieu de randonnées et de découverte de la nature sauvage, Chateaubriand écrit dans son Voyage au Mont-Blanc, en opposant le sentiment d’oppression dû aux vallées encaissées à l’émotion aérienne des sommets : 

On attribue aux paysages des montagnes la sublimité : celle-ci tient sans doute à la grandeur des objets. Mais si l’on prouve que cette grandeur, très réelle en effet, n’est cependant pas sensible au regard, que devient la sublimité ? Il en est des monuments de la nature comme de ceux de l’art : pour jouir de leur beauté il faut être au véritable point de perspective.

Par Jacques Munier

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