LE DIRECT
Audrey Hepburn dans 'The Children's Hour'

La stratégie des émotions

5 min
À retrouver dans l'émission

Face à l’expression de la colère revendiquée par les gilets jaunes, les appels à l’empathie se multiplient dans le monde politique.

Audrey Hepburn dans 'The Children's Hour'
Audrey Hepburn dans 'The Children's Hour' Crédits : Getty

C’est ce que relève Isabelle This Saint-Jean dans un article du site d’information et d’analyse AOC, Empathie, bons sentiments et mauvaise politique. De Laurent Berger à Alain Juppé, sans compter les éditorialistes, nombreux sont ceux qui en appellent à cette faculté « de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent ». L’économiste et femme politique s’emploie à en discerner les raisons, pour récuser ensuite la valeur politique de cette « mode sémantique ». Il s’agit d’abord de rectifier l’image d’arrogance renvoyée par le président. Mais le phénomène tient aussi à une forme de contagion lexicale venue du monde du management, liée à l’importance reconnue aux « compétences émotionnelles », critères déterminants dans l’embauche d’un candidat. Parmi elles, en bonne position après « l’esprit d’équipe », la « motivation/passion » ou « l’adaptabilité » vient l’empathie… Les économistes eux-mêmes ont intégré la dimension émotionnelle dans leurs travaux, à travers la théorie des jeux ou l’analyse de la décision. Enfin, les neurosciences et les techniques d’imagerie cérébrale ont « mis en évidence le fait que, lorsqu’un individu perçoit autrui dans une situation douloureuse, cela active chez lui certaines régions impliquées dans le traitement de la douleur physique ». Ce qui déclencherait « une inhibition des comportements agressifs », car « la détresse des autres est ressentie comme un stimulus aversif ». En évitant les actions qui lui sont associées, l’empathie « jouerait pour certains auteurs un rôle majeur dans le développement du raisonnement moral ». Toutefois, rappelle Isabelle This Saint-Jean, jusqu’à la Révolution française, le terme d’« émotions » avait aussi une connotation négative, il désignait « les soulèvements populaires, caractérisés par leur dimension soudaine et de courte durée, leur apparente inorganisation et leur violence ». 

La colère de Dieu

Si l’on pousse l’enquête sur les émotions plus loin encore dans le temps, on finit par se retrouver aux confins du monde des dieux et alors les analogies avec la condition humaine leur confèrent une puissante dimension symbolique. Tout comme les anciens Grecs avec leur Panthéon agité de passions explosives, les chrétiens se sont confrontés au récit biblique, tonnant des échos de la colère divine, et à travers la passion du Christ ils se sont employés à apparier les émotions humaines à celles de la divinité, notamment l’amour et l’espérance. C’est l’histoire que raconte Emmanuel Durand, professeur au Collège universitaire dominicain d'Ottawa, dans un livre paru au Cerf sous le titre Les émotions de Dieu. Stéphane Briand en rend compte sur le site nonfiction.fr, en soulignant tout ce que l’incarnation dans la figure de Jésus de Nazareth a apporté à cette problématique identification à la transcendance divine par le truchement des émotions. Lesquelles apparaissent ainsi comme le meilleur vecteur de la relation à Dieu. Et en retour, la liberté humaine « structurellement marquée par la finitude et la contingence » voit un sens possible de l'existence se dégager pour elle. « Les émotions sont sans doute un des moyens mis à la disposition de l'homme pour réduire l'écart entre être et agir – commente Stéphane Briand. On est proche ici de la syndérèse, cette étincelle de la conscience selon Jérôme, qui ne s'éteint jamais, telle une flamme divine. Les émotions orienteraient alors l'agir humain, dans une perspective d'affiliation divine. » Parce que « les affects sont nécessaires pour mettre la volonté en mouvement ». Le titre de l’article – Dieu : humain, trop humain ? – me suggère un détour par Nietzsche, qui nous ramène à l’actualité. 

La colère puise dans l’âme jusqu’à la vider et en tire au jour même les dépôts. Aussi faut-il, si l’on ne sait pas y voir clair autrement, s’arranger pour mettre en colère son entourage, ses partisans et ses adversaires, afin d’apprendre ainsi tout ce qui se trame et se pense contre nous tout au fond. Nietzsche, Humain, trop humain, § 54

Le don des larmes

L’un des motifs, au sens pictural et esthétique du terme, mais aussi éthique et mystique, de la relation à Dieu, c’est ce que la tradition chrétienne a désigné comme « le don des larmes ». Dans son beau Traité des larmes (Albin Michel) Catherine Chalier avait puisé à la source hébraïque pour illustrer toute une gamme d’émotions, du désespoir à la joie, de la révolte à la compassion, et des pleurs de Jacob, d’Esaü ou de Joseph, à ceux des prophètes ou du psalmiste et même, selon la tradition orale du Talmud et du Midrash, les larmes de Dieu. Aujourd’hui, plus prosaïquement Francis Métivier publie chez Pygmalion La joie des larmes, une philosophie des pleurs, où il montre que « pleurer est la première manifestation d’une émotion » et que les mots viennent seulement après. « Au commencement était le Verbe » dit l'Evangile de Jean. "Non!" rétorquait Céline dans un monologue de 1958

Au commencement était l'émotion. Le Verbe est venu ensuite remplacer l'émotion, comme le trot remplace le galop.

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
10 min

Les Enjeux internationaux

Tunisie : huit ans après, comment sortir de l'hiver post-révolutionnaire ?
L'équipe
Production
À venir dans ... secondes ...par......