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Nous savons maintenir dans le sommeil un hémisphère aux aguets...

La vie rêvée

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Le weekend approche, on va pouvoir se rassasier de sommeil… Mais au fait, pourquoi est-ce que c’est si bon pour le moral et la santé ?

Nous savons maintenir dans le sommeil un hémisphère aux aguets...
Nous savons maintenir dans le sommeil un hémisphère aux aguets... Crédits : Getty

Grâce aux progrès de la connaissance du cerveau, les scientifiques peuvent aujourd’hui l’expliquer. C’est l’objet du dossier du dernier N° de Books. D’abord, l’absence apparente d’activité cérébrale dans le sommeil profond ne reflèterait pas une sorte d’hibernation ou de déconnexion du cerveau mais, comme l’affirme Matthew Walker, « une des manifestations les plus épiques de la collaboration neuronale… Par une étonnante opération d’auto-organisation, des milliers de cellules cérébrales décident de s’unir pour "chanter" ou "faire feu" en cadence ». Le professeur de psychologie et de neurosciences à Berkeley a publié un livre à La Découverte sous le titre Pourquoi nous dormons. Le pouvoir du sommeil et des rêves. Il revient sur la différence entre sommeil profond et sommeil paradoxal, car au cours de ce dernier cycle, l’activité du cerveau est proche de celle de l’état éveillé. C’est là qu’interviennent les rêves mais aussi, par la richesse des connexions neuronales, une capacité à développer notre intelligence cognitive et émotionnelle ainsi que notre créativité.

Comme le résume Baptiste Touverey dans l’article du mensuel Books, « l’alternance complexe entre les deux types de sommeil résulte d’un équilibre subtil entre le besoin de conserver des informations anciennes et celui d’en stocker de nouvelles au sein d’un espace de rangement limité ». Enfin, à l’instar de nombreux animaux, notamment les oiseaux et les animaux marins, nous savons également maintenir dans le sommeil un hémisphère aux aguets, quand nous dormons dans un environnement inhabituel et donc potentiellement dangereux. Dans un autre livre non encore traduit, The Neuroscience of Sleep – La neuroscience du sommeil – le même Matthew Walker s’est associé à un autre spécialiste de nos nuits, Robert Stickgold, pour expliquer les bienfaits du sommeil : « l’activité du système de défense immunitaire et l’équilibre hormonal de l’organisme, la santé émotionnelle et psychique, les apprentissages, les processus de mémorisation ou encore l’élimination des déchets toxiques du cerveau », en particulier les protéines responsables d’Alzheimer.

Quelques expériences sont édifiantes : celle notamment qui montre les conséquences d’une nuit blanche sur la mémoire des émotions. Ayant proposé à 26 participants – dont la moitié avait été privée de sommeil la nuit précédente – une série de mots à connotation positive, négative ou neutre (par exemple calme, chagrin ou caillou), ceux qui n’avaient pas dormi avaient beaucoup mieux retenu les mots à caractère négatif. Conclusion : « privés de sommeil, nous mémorisons beaucoup plus de souvenirs malheureux qu’heureux, ce qui aboutit à une image biaisée – et potentiellement déprimante – de la réalité ». 

Qu’est-ce que dormir ?

On sait que les rêves ont été « la voie royale » de la psychanalyse à ses débuts. À la même époque (1901) Bergson donne une conférence sur le rêve, où il mentionne d’ailleurs Freud, aujourd’hui regroupée avec le texte de Stevenson sur les rêves chez Payot&Rivages. « Qu’est-ce que dormir ? » le philosophe pose la question sans ambages. Et non sans relever que « l’esprit continue à fonctionner pendant le sommeil ; il s’exerce sur des sensations, sur des souvenirs ; et soit qu’il dorme, soit qu’il veille, il combine la sensation avec le souvenir qu’elle appelle ». Dans cette « tension simultanée de la sensation et de la mémoire », le rêve lâche la bride aux émotions, il est « la vie mentale tout entière, moins l’effort de concentration ». Bergson insiste sur le rôle « des pensées qui ont passé comme des éclairs » et que nos songes ramènent, ou des « objets que nous avons perçus sans fixer sur eux notre attention » à l’état de veille, et qui peuplent la vie nocturne. Ceux-ci étaient très présents dans l’étonnante enquête de Charlotte Beradt sur les rêves en Allemagne sous le IIIe Reich : poêle, lampe à abat-jour, radiateur ou poste de radio, qui enregistrent non seulement les paroles mais les pensées des rêveurs…

Dans un texte « hybride, mobile et poétique » sur le surréalisme publié récemment dans la Petite Bibliothèque Payot, Walter Benjamin esquisse une physiologie des « trompe-l’œil » qui prolifèrent sur la scène des rêves. « La face que la chose présente au rêve – écrit-il – c’est le kitsch », image fantasmatique des choses qui « tombent au sol en claquant, comme les feuilles d’un livre illustré dépliant ». C’est « pour déchiffrer les contours du banal comme trompe-l’œil » – que la psychanalyse a découverts depuis longtemps – que les surréalistes « remontent moins la piste de l’âme que celle des choses », en recherchant dans le totem des objets « le maquis de l’histoire primitive », dont « la toute dernière grimace » est le kitsch. « Le rêve a sa part de l’histoire. » Une chose est sûre : quand on se lève dans la peau de Heinrich von Ofterdingen, le héros éponyme de la nouvelle de Novalis qui fait un rêve de fleur bleue, « c’est forcément qu’on a oublié de se réveiller ».

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
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