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Vincent van Gogh

La compagnie des fantômes

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À retrouver dans l'émission

Les fantômes ne font plus peur mais ils continuent de hanter l’imaginaire et la mémoire. Des géographes ont entrepris d’interroger leur relation aux lieux.

Vincent van Gogh
Vincent van Gogh Crédits : Getty

Francine Barthe, Maria Bonte, Zara Fournier et Jérôme Tadié ont coordonné la dernière livraison de la Revue Géographie et Cultures, publiée à L’Harmattan sous le titre Géographie des fantômes, à laquelle ils ont également contribué. « Le fantôme souligne combien les traces du passé – qu’il soit conflictuel ou non – continuent d’influencer les pratiques, les usages et les représentations de certains lieux. » Les violences subies, la vie inachevée, accentuent cette présence, comme à Beyrouth après la guerre dans cette réflexion de l’écrivain Sélim Nassib : 

La guerre est finie bêtement, sans qu’il ne se passe rien, sans un regret, sans un élan. Elle n’a rien laissé à penser. Tous les cadavres sans sépulture vont remonter, forcément.  (Fou de Beyrouth, 1992) 

C’est la figure traditionnelle du fantôme, celle du revenant, à laquelle correspond l’espace des ruines. L’enquête sur l’usage actuel des lieux nocturnes et festifs à Beyrouth, notamment ceux qui se sont implantés dans les anciennes zones de conflit, fait apparaître « la dimension subjective – voire surnaturelle – de la perception de l’espace ». Et dans un pays où il n’y a pas eu de processus de réconciliation, le « passé qui ne passe pas » s’incarne dans ces ruines restées visibles, sur l’ancienne ligne de démarcation où se sont installés cafés et boites de nuit, comme pour conjurer les fantômes tout en les célébrant. Le bar Checkpoint Charlie est coupé en deux parties (Est et Ouest), « séparées par un mur et un faux poste militaire faisant office de cabine de DJ » et sur les tables, des bombes de peinture sont posées, évoquant la « guerre des graffitis ». Pour ceux qui ont vécu « les nuits agitées et effrayantes » du quartier pendant la guerre civile, c’est une forme de catharsis. 

Paris populaire

Sinon, les villes ont plutôt tendance à effacer ces « lieux-fantômes ». À Paris comme ailleurs l’histoire des classes populaires et de leurs combats reste le plus souvent invisible. « On sait où ont dormi et travaillé les puissants, les rois, les intellectuels célèbres, les grands hommes (rarement les grandes femmes), mais pour les insurgés, les ouvriers, les immigrés, les marginaux… » les traces sont rares. C’est pourquoi deux journalistes de Libération, Damien Dole et Gabriel Pornet, lancent aujourd’hui sur le site du quotidien une cartographie historique et interactive du Paris populaire, appelée à se développer, en s’appuyant sur les travaux des chercheurs, les journaux d’époque et les archives. Ils s’en expliquent dans les pages idées : comment deviner, par exemple, que la butte Montmartre est le lieu d’origine de la Commune de Paris, lorsque « le 18 mars 1871 au matin, des femmes et quelques gardes nationaux s’interposent entre l’armée et les canons que le gouvernement veut confisquer » ? La lourde basilique du Sacré-Cœur construite « pour expier les fautes des communards » impose depuis lors sa froide réprobation à toute velléité de révolte.

L’Europe fantôme,

« Pour mieux comprendre ce qui lui reste d’emprise sur les esprits, il faut rendre à l’idée sublime d’Union européenne son aura d’origine » écrit Régis Debray dans L’Europe fantôme, qui vient de paraître chez Gallimard. Et notamment « rappeler à ceux de ses vingt-sept membres qui l’auraient oublié d’où vient la bannière bleue aux seulement douze étoiles d’or » : de l’Apocalypse de Jean. 

Un signe grandiose apparut au ciel : une Femme ! Le soleil l’enveloppe et douze étoiles couronnent sa tête. 

Douze comme les apôtres, les portes de la Jérusalem céleste et les tribus d’Israël. Mais la « vision mystique » s’est défraichie, le « projet politique encalminé », du fait notamment de la « stratégie furtive » de ses fondateurs qui « réussirent, en avançant masqués, à lancer l’Europe économique pour accréditer et acclimater un agenda politique ». Aujourd’hui, « délestée de son aura, celle des fins dernières, l’Europe réduite à ses astreintes budgétaires ne fait plus soupirer mais grincer ». Restent néanmoins, comme disait Valéry, « les mythes qui sont les âmes de nos actions et de nos amours. Nous ne pouvons agir qu’en nous mouvant vers un fantôme. Nous ne pouvons aimer que ce que nous créons. »

"Je ne suis personne"

À Lisbonne, le fantôme du poète Fernando Pessoa est partout, relève Michel André dans le mensuel Books, à l’occasion de la parution en portugais de la biographie de Carlos Taibo. Son titre, Comme s’il ne foulait pas le sol, reprend une remarque d’Ofélia Queiroz, la jeune femme aimée, à propos de sa manière de marcher. Le poète aux nombreux pseudonymes, chacun doté d’un style particulier et identifiable, accordait sans doute ainsi son allure à sa personnalité fantomatique, qui se démultipliait pour exister. En portugais, « pessoa » signifie « une personne », pas au sens du pronom indéfini dans notre langue, qui induit une ambiguïté entre « la personne » et « personne » qui l’aurait sans doute amusé, lui qui écrivait dans Bureau de tabac

Je ne suis rien. Je ne serai jamais rien. Je ne peux vouloir être rien. À part ça je porte en moi tous les rêves du monde.

Par Jacques Munier

Ecrire des lettres, c'est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. (Franz Kafka, Lettre à Milena)

Une nouvelle revue curieuse et vagabonde : L'âme des lieux avec notamment La Dame Blanche du château de Veauce ou Berlin danse avec l'histoire au Clärchens Ballhaus

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