LE DIRECT
Marielle Macé

Dire le monde commun

5 min
À retrouver dans l'émission

« Nous n’habitons pas des territoires, nous habitons des habitudes. » Peter Sloterdijk

Marielle Macé
Marielle Macé Crédits : Catherine Hélie / Gallimard

« Toute vie mérite considération ; non pas parce qu’elle est unique, mais parce qu’elle est égale » affirme Marielle Macé dans le grand entretien accordé à Nicolas Dutent qui paraît aujourd’hui dans L’Humanité. « C’est cette égalité – poursuit-elle – qui semble bafouée dans ce qui est une crise de l’accueil (et de l’Europe) bien plus qu’une crise des migrants : tout se passe comme si certaines vies ne comptaient pas de la même façon ». Pour l’auteure de Styles. Critique de nos formes de vie (Gallimard) c’est cette conviction d’égalité que soutient l’intérêt « pour toutes les formes de toutes les vies ». Les « formes de vie », la notion renvoie évidemment à Wittgenstein, qui l’avait associée aux « jeux de langage » et à la manière dont ils se conjuguent aux actions individuelles et collectives, à leurs interactions. Chez Marielle Macé, elle s’apparente à l’idée de style, en littérature comme dans la vie. 

On pourrait définir le style comme un saut hors de l’indifférence : une forme surgit, se détache, découpe autrement le sensible, et fait vivre une différence — ce qui ne signifie pas qu’elle soit originale, neuve, ni surtout individuelle, mais simplement qu’elle réclame de l’attention. Être attentif aux formes de toute vie, c’est justement lutter contre l’indifférence, aussi bien dans notre manière de regarder que dans nos manières de parler. Surtout lorsque l’on fait profession de décrire la vie des autres. Parce que la vie des autres n’est jamais aussi simple, aussi prévisible qu’on semble le croire. Il s’agit donc de bien décrire, de qualifier avec justesse. Qualifier les vies, dire comment elles sont vraiment, mais aussi comment elles pourraient être, ne pas disqualifier d’emblée certaines vies, cela m’apparaît comme l’une des responsabilités de la littérature.

Une tâche que la poésie s’est assignée de longue date. Marielle Macé s’intéresse notamment au pronom « nous », dont certains poèmes modernes inventent de nouvelles formes, instituant « des scènes de parole où essayer d’autres façons d’être un collectif », Bernard Noël avec son Monologue du nous, Dominique Fourcade, Emmanuelle Pagano avec Nouons-nous… Une intrusion dans la question du dire en politique. Émile Benveniste avait noté que « dans presque aucune langue nous n’est construit à partir du je (à la différence de la troisième personne du pluriel issue du singulier il ou elle). Dans un article de la revue Critique, l’écrivaine posait la question : Que dit-on quand on dit « nous », notamment en politique ? Le pronom personnel ne désigne pas « une addition de sujets mais un sujet collectif, dilaté autour d’une énonciation. Nous ne signifie pas tous ceux qui sont comme moi mais tous ceux qui pourront être le je de ce nous, l’endosser, le reprendre à leur compte, tous ceux qui pourront parler au nom de nous : tous ceux que noue une cause ». Mais – ajoutait-elle – « peut-être que nous est quelque chose comme le pluriel de seul », qu’il se fait à partir de nos solitudes, « qu’il les rassemble, les surmonte en les assemblant, et pourtant les maintient ». Comment mieux dire la condition de l’exilé, retrouvant dans la communauté aléatoire et disparate des migrants le sens d’une destinée, misérable et miraculeuse à la fois ? Marielle Macé s’intéresse dans cette optique à la colère « car elle nous dit justement à quoi l’on tient ». Elle « est ce moment où les valeurs s’exposent, comparaissent ». 

Une "vague de haine"

Dans une tribune aux accents épiques de catilinaire publiée dans Le Monde, l’écrivain Roberto Saviano s’insurge contre la politique migratoire du ministre italien de l’intérieur, Matteo Salvini. 

Une guerre vient d’éclater en Italie, une guerre longtemps restée silencieuse, et elle se mène sur deux fronts. Le premier est celui où s’opposent ce gouvernement et ceux qui tentent de dire qu’il n’offre pas de solutions réelles aux problèmes économiques et au mal-être du pays. Le second est un front où les victimes sont nombreuses et réelles, parce que c’est une guerre fratricide entre personnes qui souffrent. Une guerre dont dépend le destin de l’Italie et de l’Europe. Les migrants africains qui arrivent ici sont au centre de cette guerre, mais en apparence seulement ; en réalité, ce qui est en jeu, c’est le genre d’avenir que nous voulons construire.

Il dénonce le fait que « la vague de haine que certains alimentent envers les Africains qui n’ont pas encore posé le pied en Italie se déverse sur les immigrés qui y vivent déjà. » Le mot frontière est un mot borgne, disait Paul Éluard. Et l’homme a deux yeux pour voir le monde. Dans L’exil et le rebond (L’Éclat) Georges-Arthur Goldschmidt, petit exilé allemand en 1938 à l’âge de 10 ans, accueilli en Haute-Savoie, raconte son double attachement aux langues allemande et française, ce qui a fait de lui un merveilleux passeur de littérature, notamment de Kafka et Peter Handke. Marc Lebiez souligne dans le site En attendant Nadeau qu’un exil si précoce aurait pu causer l’oubli de la langue maternelle. Le texte qui vient de paraître entrelace deux récits, l’un en italique qui raconte l’exil et l’autre en caractères romains qui analyse la conscience allemande, notamment à travers sa langue et sa manière bien particulière de « coller au concret ». Du bon usage des « formes de vie »…

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
11 min

Les Enjeux internationaux

A mi-chemin du processus, le Brexit est-il un mirage?
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......