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Migos au Festival d'été de Quebec, 2017

Le flow du rap

5 min
À retrouver dans l'émission

L’éminent linguiste Claude Hagège, professeur honoraire au Collège de France, donne une interview sur le rap dans Les Inrockuptibles.

Migos au Festival d'été de Quebec, 2017
Migos au Festival d'été de Quebec, 2017 Crédits : O. Millington - Getty

Il faut d’abord imaginer la scène : Claude Hagège reçoit chez lui, au milieu des ses bouquins et de ses partitions de violon, le journaliste des Inrocks Azzedine Fall, qui lui fait découvrir le groupe de rap présenté comme « le plus influent de l’époque », le groupe Migos. Et on va tout de suite se mettre dans l’ambiance… Regarder la vidéo.

Première observation du linguiste : « ils utilisent beaucoup d’onomatopées ». Bien vu… Commentaire du journaliste : « Certaines onomatopées popularisées par Migos se retrouvent aujourd’hui dans le rap du monde entier, de la France à la Russie, sans que personne ne se pose la question de leur sens initial. C’est le cas de SKRR par exemple, qui serait une contraction de "Let’s get it" (On va le choper) ou une simple transcription du bruit d’une voiture qui freine. » Va savoir. Claude Hagège doute que "Brr" et "Skrr" apparaissent dans l’anglais courant en dehors des gens qui écoutent du rap. L’occasion d’une digression sur l’argot et le verlan – à l’origine, dès la fin du XVIIIe siècle, la langue cryptée des taulards pour tromper les matons. Et d’une première analyse : « la marginalisation sécrète une langue particulière. C’est-à-dire une forme d’expression qui revêt l’aspect d’une langue secrète, impossible à comprendre pour les autres. Ce type de langue répond à trois urgences. La solidarité entre les membres du groupe. L’exclusion de ceux qui n’en sont pas. Et, troisièmement, un élément qui me paraît être une définition essentielle du rap, l’aspect ludique ». Le jeu avec les mots apparente le rap à la poésie « car il modifie et bouleverse la langue. Personne ne choisit sa langue maternelle. On l’apprend parce que notre milieu familial ou scolaire nous l’impose. On ne l’invente pas, elle nous précède et elle nous survivra. A l’intérieur de ce cadre rigide, la tentation et les tentatives d’imposer de nouveaux codes sont immenses » affirme Claude Hagège, qui rappelle que poésie au sens grec du terme, signifie « fabrication de quelque chose de nouveau ». Une leçon qui semble avoir profité à Kendrick Lamar, que le magazine Society considère comme « le musicien américain le plus important du moment ». Il en brosse le portrait à partir des témoignages croisés de ceux qui l’ont connu à Compton, sa ville natale en Californie, un faubourg noir proche de Hollywood réputé comme le royaume des gangs. Le rappeur à la voix douce, reçu à Washington par Barack Obama et qui a conçu la bande originale du blockbuster Black Panther, est décrit par son prof d’histoire et de littérature comme un garçon discret, qui n’osait pas trop prendre la parole parce qu’il bégayait. Lassé par les tensions entre blacks et latinos, le prof décide de leur enseigner la poésie. Un jour il tombe sur un petit attroupement et se prépare à intervenir dans une bagarre. 

Mais en réalité, c’était des gamins en train de rapper des textes qu’ils avaient écrits avec moi. Parmi eux, il y avait Kendrick. Et il ne bégayait pas.

On le sait, le rap est une culture mondialisée. L’anthropologue Alice Aterianus-Owanga a mené l’enquête au Gabon, où le rap est devenu « le levier de constructions identitaires et de reconfigurations des rapports au politique ». Son livre, publié aux Éditions de la Fondation des sciences de l’homme, porte un titre évocateur : « Le rap, ça vient d’ici ». Les jeunes Gabonais savent bien d’où vient le rap mais ils revendiquent ainsi « l’idée d’une histoire et d’une racine communes entre les traditions locales et le rap ». En consonance avec le génie africain du syncrétisme qui s’illustre notamment dans la religion et le culte du Bwiti Fang, une nouvelle génération d’artistes gabonais s’emploie à réinventer le rap à partir de catégories linguistiques et ethniques résumées dans le terme « gaboma », expression d’une identité culturelle locale – gabonaise – et d’une ouverture au « cosmopolitisme incarné par l’adoption de traits culturels américains » et français. Le gaboma se décline aussi comme un argot partagé par les jeunes des quartiers populaires de Libreville : le toli bagando, un mélange d’anglais, de français et de langues vernaculaires africaines. C’est notamment le vecteur linguistique de la gabonisation du rap, une manière aussi de dépasser les clivages ethniques dans un pays qui est une véritable mosaïque de cultures traditionnelles. Là aussi, interjections et onomatopées, typiques du Gabon, fleurissent les couplets : « Tsouoh ! », Mam’Oh ! « Ekié ! » Et c’est pas du kamerloque… (argot typique des villes du Cameroun)

Par Jacques Munier

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