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Grève à Renault, 27 mai 68

Mai 68 en quête de sens

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Peu d’événements auront suscité autant de débats, d’analyses, de recherches historiographiques que mai 68.

Grève à Renault, 27 mai 68
Grève à Renault, 27 mai 68 Crédits : Keystone - Getty

Michelle Zancarini-Fournel rappelle qu’en octobre 1968, le catalogue de la BnF répertorie 124 livres sur le sujet. Dès l’été suivant les événements Raymond Aron rassemble ses articles parus dans Le Figaro en un volume et Christian Fouchet, ministre de l’Intérieur, publie ses Mémoires. À la rentrée, c’est au tour des philosophes Henri Lefebvre, Cornelius Castoriadis, Claude Lefort, des sociologues comme Alain Touraine, ou Edgar Morin… Avec Philippe Artières, l’historienne des femmes et des mouvements sociaux avait publié en 2008 : 68, une histoire collective (1962-1981), un ouvrage qui élargissait la focale aux luttes ouvrières dans la région parisienne et en province, au contexte international, au temps long de la séquence historique où le « moment 68 » s’est inscrit et qui a modifié en profondeur la société française. Les deux reviennent dans les pages Débats de L’Obs sur les interprétations réductrices ou parcellaires qui se sont multipliées au fil des commémorations décennales, souvent limitées aux figures de quelques intellectuels parisiens, de quelques leaders de la contestation, ou aux analyses en termes d’explosion culturelle qui occultent la dimension sociale.

Le mouvement social

« Il a fallu ramer – explique Philippe Artières – pour faire admettre que ce n’était pas seulement un moment hédoniste, mais aussi une grande grève générale. Imaginons qu’en mai 2018 une grève obtienne une augmentation de 35% du smic : ce serait un coup de  tonnerre, un peu comme les congés payés de 1936. Pourtant, ce n’est pas cette hausse de salaire qui est restée dans les manuels d’histoire, ni les dizaines de milliers d’usines occupées dans toute la France, mais les barricades du quartier Latin et les slogans situationnistes. » Aujourd’hui, les historiens ont investi le terrain, avec leur méthode de prédilection : l’exploitation des archives. Ludivine Bantigny vient de publier au Seuil sous le titre 1968. De grands soirs en petits matins, les résultats d’une recherche dans les archives nationales et départementales, les milliers de tracts et textes ronéotypés, les notes quotidiennes des renseignements généraux et autres traces écrites laissées par l’événement. Quelques idées reçues en font les frais, notamment celle d’une déconnexion du mouvement étudiant et ouvrier. Dès les premiers incidents dans le quartier Latin, à partir du 3 mai, les fiches d’interpellation concernent beaucoup d’ouvriers, ainsi que des techniciens, des coursiers, des plongeurs de restaurant, des serveurs de café, des soldats du contingent… 

Restés fidèles aux idéaux de leur jeunesse

Une trentaine de chercheurs ont collecté les récits de vie de plus de 300 militants, actifs entre 1966 et 1983. Sous le titre Changer le monde, changer sa vie, publié aux éditions Actes Sud, l’ouvrage dresse le portrait inédit de la France militante des années 70, loin de Paris, à travers cinq villes : Lille, Lyon, Marseille, Nantes et Rennes. Ceux-là ne sont passés « du col Mao au Rotary » : à environ 70 ans d’âge, la plupart sont restés fidèles aux idéaux de leur jeunesse. Pour tracer ce portrait de soixante-huitards ordinaires, les chercheurs ont constitué, à partir du fichier des militants révolutionnaires tenus à l’époque par les RG, un échantillon des personnes engagées. Syndicalisme, féminisme, gauchisme : en tout 3 780 personnes ont été identifiées – en moyenne 750 personnes par ville – pour représenter le paysage militant de l’époque et plus de 360 parcours de vies ont été tirés de cette base. Olivier Fillieule, professeur de sociologie politique à l’université de Lausanne, l’un des codirecteurs de l’ouvrage, avec Sophie Béroud, Camille Masclet et Isabelle Sommier, résume les principaux enseignements de ce travail, qui articule temps biographique et temps historique. Non, les soixante-huitards n’ont pas trusté les postes de pouvoir, bien au contraire, leur engagement militant les a souvent conduit à une forme de déclassement volontaire. Mai 68 ne fut pas dans l’ensemble une révolte d’enfants gâtés contre les pères, les familles et leurs valeurs : 

le militantisme des soixante-huitards n’est pas forcément ni toujours en rupture avec les transmissions familiales. 

Logiques et transformations des socialisations militantes

L’intérêt de l’ouvrage tient aussi aux logiques et aux transformations des socialisations militantes qu’il met au jour. « La mobilisation du Larzac, par exemple, ne défendait pas seulement un certain type d’agriculture et ne se limitait pas à l’antimilitarisme : elle posait aussi des questions relatives à l’identité occitane ou à la sauvegarde de l’environnement ». Travaillant la matière d’une tout autre mémoire, Jean-Baptiste Harang avait fait dans Libération, lors du trentième anniversaire de mai 68, un journal des événements à partir de la presse de l’époque, un ensemble opportunément publié aujourd’hui chez Verdier sous le titre Jours de mai. C’est le récit en direct de l’histoire immédiate… Avec en fond sonore les échos de la rumeur du monde, la prose ininterrompue de l’actualité ramène souvent l’événement dans le registre du fait-divers. « Place Maubert, le duel pavés contre grenades reprend, à l’arrière on dépave tandis qu’au front on apprend assez vite à relancer les grenades avant qu’elles n’explosent. Les gardes mobiles sont excédés. Maurice Grimaud, le préfet de police tente de retarder la charge, il se rend sur place et, tout sourire, déclare aux étudiants et devant quelques micros tendus : 

Parmi vous, il y en a peut-être un qui deviendra préfet de police.

Par Jacques Munier

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