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Que reste-t-il du progrès ?

5 min
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Le mythe du progrès a du plomb dans l’aile, ce n’est pas nouveau. Pourtant, il continue de susciter les débats et d’inspirer des utopies.

Tout semblait avoir été dit depuis le grand livre de Theodor Adorno et Max Horkheimer, La Dialectique de la Raison, écrit dans le fracas de la Seconde Guerre mondiale. L’ouvrage, dont le titre allemand est Dialektik der Aufklärung, c’est-à-dire la dialectique des Lumières, analysait sous tous ses aspects – social et politique, économique, culturel – la dégradation et le basculement de l’idée d’une totalité rationnelle dans la raison totalitaire. 

Au XXe siècle le progrès scientifique et technique était suffisamment avancé pour qu'un monde sans famine, sans guerre et sans oppression cessât d'appartenir au domaine de l'utopie. Il n'en fut rien parce que les grandes innovations de l'ère moderne ont été payées d'un déclin croissant de la conscience théorique.

La théodicée du progrès

Aujourd’hui, cette question cruciale peut prendre les allures mondaines d’un débat entre progressistes et déclinistes, mais au fond c’est toujours cette lancinante contradiction qui revient, jusque dans l’abime de perplexité ouvert par la crise écologique. Dans Le Figaro, en pages Champs libres, on peut suivre le vigoureux débat qui oppose Patrick Buisson à Pierre-Antoine Delhommais dans le rôle du progressiste qui vient de publier avec Marion Cocquet Au bon vieux temps (Éditions de l’Observatoire), « un essai contre le déclinisme, qui passe en revue tous les progrès que l’humanité a connus depuis plusieurs siècles, de l’élimination de la variole à la réduction de la mortalité infantile et de l’hygiène à l’alphabétisation ». Patrick Buisson lui reproche d’embarquer ses lecteurs « dans un train fantôme pour visiter une sorte de musée des horreurs désigné sous le nom de passé  ». Et de ne s’arrêter qu’aux stations de son choix. De consacrer par exemple « deux chapitres à la rude vie des mousses parmi les terre-neuvas et à l’exploitation des bonnes à tout faire par la bourgeoisie triomphante au XIXe siècle. Mais seulement quelques lignes à l’asservissement du prolétariat par cette même bourgeoisie, encore moins au travail nocturne des femmes ou à celui des enfants de huit ans dans les mines ». Ce qui est en cause, au-delà des oppositions de perspective, c’est cette « théodicée du progrès » érigée en « religion séculière ». 

Pour un "progrès global"

Aujourd’hui, souligne Frédéric Worms dans les pages idées de Libération, nous devons à cet égard à la fois en rabattre et recharger la barque. En rabattre, pour se contenter d’endiguer la régression, lorsque le principal candidat à la présidentielle du « pays qui comprend l’un des plus importants poumons de la planète, l’Amazonie » menace en mimant un revolver avec sa main les femmes, les homosexuels ou les écologistes. Mais aussi élargir la focale et penser les conditions d’un « progrès global ». À la convergence critique de la croissance et de la décroissance, dans l’économie de l’écologie. Au-delà de la partition reprochée à la gauche entre progrès social et sociétal, dans la synthèse dynamique de la lutte contre les discriminations sexuelles ou raciales et du combat contre les inégalités. Car « les progressismes traditionnels sont pris au piège lorsqu’ils restent partiels, au lieu d’avancer dans toutes les directions de la vie humaine à la fois ». Dans L’Humanité, Rutger Bregman va même plus loin : nous devons tendre l’oreille aux opinions que nous rejetons : nationalisme, libéralisme, pour comprendre l’impact qu’elles peuvent avoir sur les gens. Le titre du grand entretien publié par le quotidien : « Il faut un contrat social pour que chacun puisse bénéficier des fruits du progrès ». On connaît les solutions préconisées par l’auteur des Utopies réalistes (Seuil) : un revenu de base universel ou la réduction du temps de travail, alors « que plus d’un tiers des salariés pensent que leur travail est inutile ». Aujourd’hui c’est sans doute là une nouvelle figure du progrès : que chacun trouve les « moyens décents et la liberté de décider pour lui-même de ce qu’il veut faire dans sa vie ». Alors que la technologie nous en donne le pouvoir, « c’est idéologiquement que nous n’en sommes pas capables et que nous n’y sommes pas prêts ». Dans Les Echos, Eric Le Boucher estime qu’on n’a retenu du dernier rapport du GIEC qu’une vision catastrophiste, alors qu’il contient des pistes faciles à suivre pour inverser le cours du réchauffement climatique. À commencer par la captation et le stockage du carbone : les progrès à réaliser dans ce domaine supposent des investissements conséquents en recherche et développement mais l’objectif de diminuer de moitié les émissions de CO2 serait à portée. Autre objectif : miser sur l’électricité ou encore l’hydrogène. Mais au-delà des innovations techniques, le rapport suggère de ne pas segmenter les efforts ni agrandir la fracture entre pays riches et pauvres, les plus vulnérables aux effets du réchauffement, en opposant les objectifs, notamment ceux de la lutte contre la faim et pour l’accès à l’eau dans des régions dépendantes des énergies fossiles. De manière à réaliser cet objectif final d’un « progrès global ».

Par Jacques Munier

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