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Trieste

L’imaginaire touristique

5 min
À retrouver dans l'émission

1,3 milliards de touristes, un chiffre en progression constante de plus de 3% par an : qu’est-ce qui fait rêver cette foule en mouvement ?

Trieste
Trieste Crédits : Getty

Comme le rappellent Thomas Daum et Eudes Girard dans un livre publié à CNRS Editions sous le titre Du voyage rêvé au tourisme de masse, le mot tourisme vient « du tour des pays méditerranéens que réalisaient il y a deux siècles les enfants de l’aristocratie britannique ». Il y a loin de la récréation des élites au tourisme devenu une industrie et une économie, à la fois le produit et l’un des vecteurs de la mondialisation. 

Voyageur ou touriste ?

Les géographes s’emploient à identifier et déconstruire les artefacts élaborés par cette industrie, et relèvent un certain nombre de paradoxes. Alors que le discours des opérateurs insiste sur « la quête de l’ailleurs, de l’authentique » ou de la découverte unique et solitaire, la réalité est plutôt à la concentration « sur les espaces les plus densément peuplés et les mieux desservis : Paris, New York, la Gold Coast australienne, le littoral méditerranéen »… Autre paradoxe : celui qui oppose le touriste à la figure du voyageur. Le premier en veut pour son argent : accueil, restaurants et sanitaires, mais reste hanté par le modèle du second qui goûte les parcours non balisés, l’aventure et la surprise. Enfin, l’un des poncifs de l’industrie touristique est l’authenticité. Or les touristes « dégradent, perturbent, transforment l’espace qu’ils visitent puis délaissent après coup », en consommateurs « dont l’empreinte écologique n’est jamais nulle ». Les auteurs évoquent par exemple la communication d’Eurostar pour Paris à l’intention des Anglais : le fromage, la tour Eiffel, les escargots de Bourgogne et les cuisses de grenouille… Il faut en l’occurrence « conserver, en dehors de toute réalité, des différences si fortes qu’elles justifient le déplacement touristique », alors même que tout flâneur à Londres ou à Paris peut à l’évidence apprécier la sensation de différence architecturale « entre l’alignement haussmannien et la bruxellisation de Londres ». C’est que les sites touristiques s’inscrivent désormais au sein d’un espace mondialisé qui a tendance à raboter l’exception culturelle dans un discours convenu et convertible. C’est d’ailleurs le risque de la banalisation qui guette aujourd’hui l’industrie : la monotonie de l’offre. Mis à part des visites « cartes postales », la réduction au plus petit dénominateur commun de l’hébergement, la restauration ou les transports risque fort de décevoir « le grand fantasme du touriste, celui de l’authenticité, de la solitude, du voyageur qu’il rêve d’être ». L’un des pionniers de la sociologie du tourisme, Rachid Amirou, racontait que les habitants d’un village du Var, presque tous retraités, étaient défrayés par la municipalité pour aller prendre un pastis ou faire une partie de pétanque à l’heure où débarquaient les cars de touristes. Une forme d’assignation identitaire qu’induit aussi le tourisme dit « ethnologique », au Sahara ou dans les Andes. Comme phénomène de masse, le tourisme menace ainsi de basculer, non pas dans le « choc des civilisations » mais dans le choc des imaginaires… L’hebdomadaire Le un consacre un hors-série à la Tour Eiffel. Le monument à lui seul reçoit 6 millions de visiteurs par an. Et qui mieux que Roland Barthes pouvait décrypter l’imaginaire qu’elle suscite : symbole planétaire de Paris, « elle appartient à la langue universelle du voyage ». Signe pur et presque vide, par le regard panoramique qu’elle permet de projeter sur la capitale, elle « fait de la ville une sorte de nature ; elle constitue le fourmillement des hommes en paysage, elle ajoute au mythe urbain, souvent sombre, une dimension romantique, une harmonie, un allègement » et l’associe aux « grands thèmes naturels », comme l’océan ou la tempête… 

Le désir de rivages

Historiquement, comme l’a bien montré Alain Corbin, c’est le désir du rivage qui a impulsé l’émergence du tourisme. Magali Reghezza-Zitt le rappelle dans la dernière livraison de la superbe revue Reliefs 

D’espaces répulsifs soumis aux caprices de la mer, aux attaques des pirates, aux fièvres et aux miasmes des marécages, les côtes deviennent des territoires qui fascinent et attirent.

La géographe souligne une dynamique récente de « littoralisation des sociétés », causée en partie par le tourisme, en partie par l’industrialisation, ce qui n’est pas sans provoquer des tensions avec les sociétés locales, notamment pour l’utilisation de ressources naturelles comme l’eau. Anny Cazenave, chercheuse en géodésie et océanographie spatiale explique – altimètre et satellite GPS à l’appui – le phénomène observable de la montée des eaux, essentiellement dû au réchauffement climatique et à la fonte des glaciers. Elle évoque les scénarios prévisibles si rien n’est fait : une grande partie de la Camargue submergée et la côte aquitaine, qui recule d’un mètre par an, subissant le déferlement des vagues lors des tempêtes. De quoi relancer l’effroi du « gouffre amer » dont parle Michelet dans le beau et sombre texte sur la mer vue du rivage, caractéristique du sentiment qu’elle suscitait à l’époque, avec « le bruit sinistre comme de chaînes et de boulets » qu’elle répandait à l’approche, en charriant les cailloux arrachés aux falaises sur les « violentes plages ».

Par Jacques Munier

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