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Modeler la nuit

L’amour les yeux ouverts

5 min
À retrouver dans l'émission

Les réseaux sociaux et les sites de rencontres – qu’un Français sur trois dit avoir fréquenté – ont-il modifié nos pratiques amoureuses ?

Modeler la nuit
Modeler la nuit Crédits : Getty

C’est la question que s’est posée Armelle Oger dans la dernière livraison de la revue We Demain. Et son enquête montre que les 2500 sites et applis disponibles en France à cet effet « ont bouleversé les modes de rencontres amoureuses, mais aussi notre rapport à l’autre dans toutes les étapes d’une relation. » Le rôle des algorithmes, en particulier, qui sélectionnent en fonction des profils, augmente mécaniquement la probabilité des rencontres mais accentue l’entre-soi. Carine, une cadre sup de 52 ans, se rencarde un jour avec un homme correspondant en tout point à son profil. « Peut-être un peu trop… en arrivant au rendez-vous, elle a fait face au mari de sa meilleure amie. » Une tendance consumériste semble aussi se dessiner : « on trie, on essaie, on jette » reconnaît Isabelle. Le psychanalyste Pascal Couderc confirme.

Il y a un caractère violent dans les amours 2.0. L’autre est suffisamment désincarné et anonyme pour que certains se dispensent d’appliquer les règles communes de savoir-être. 

Un autre aspect concerne la relation au temps induite par la communication numérique. Dans la foulée d’une rencontre décidée en trois clics, les amants peuvent s’envoyer jusqu’à une cinquantaine de messages quotidiens. Des échanges anodins aux questions intrusives… « Ce partage en temps réel des émotions, joies, peines, jusqu’aux infos les plus triviales a bousculé les équilibres – observe Armelle Oger. Qu’est-ce que le temps pour soi lorsque l’autre est en continu au bout du fil de discussion ? » Pour durer, une relation a aussi besoin de distance et de silence. 

Le temps d’un regard

La dimension temporelle est au cœur du dernier livre de Paul Audi, publié chez Galilée sous le titre De l’érotique. D’abord parce que l’amour produit une césure dans le temps : il y a un avant et un après. En ce sens, il est « un pur événement ». Le philosophe évoque les rencontres sur plateforme numérique, « dont la vocation est de parer au plus pressé », et qui promettent « des satisfactions sans engagement, aussi légères que l’air et aussi simples qu’une rengaine », vouées à se dissoudre dans le flux où elles sont nées. Il cite Milan Kundera dans La lenteur : « le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli ». Et il insiste sur cette dimension essentielle arrimée au désir : l’attente, voire les attentes.  

Tout comme la lenteur contrevient à la rapidité de l’extase, le plaisir, en sa délicate durée, en sa douce rondeur, parvient à différer la flambée de jouissance, la consumation finale du désir. 

Faire l’amour, c’est aussi prendre la mesure du temps de l’autre, « pas d’érotique qui ne se fonde sur cette demande : on y tente l’accord de deux rythmes qui ne sont jamais de prime abord sur la même longueur d’onde ». C’est pourquoi Paul Audi distingue l’érotisme, forme convenue et culturellement déterminée de la sexualité, de l’érotique, qui est l’art de parvenir à cette « concordance des temps », une forme sensible donnée à la rencontre amoureuse, une forme comparable à celle que l’artiste s’emploie à concevoir en son for intérieur, mais qui élaborée à deux serait le résultat d’une autre intimité, celle d’une altérité qui attire émeut et fascine « aussi fortement qu’elle conduit le sujet amoureux devant sa plus intime altérité ». Une « forme de vie », au sens que Wittgenstein donnait à ce concentré de pratiques et de langage, pas forcément vouée par principe à la durée pour la seule raison que le hasard de la rencontre porterait « l’empreinte d’une destinée ». Mais tout de même aimantée par une « vibration d’infini », du genre de ce que Nietzsche avait à l’esprit quand il parlait d’« imprimer au devenir le caractère de l’être ». Commentaire de Paul Audi : « en se désirant l’un l’autre, et en faisant du plaisir la seule mesure de leurs désirs, les amants souhaitent frapper l’éphémère de leur union du sceau de l’éternité. » Quelque chose de mémorable, « parce c’est ainsi que l’on fait d’un épisode voué à céder la place à un autre, un événement à part entière ». 

Modeler la nuit

Paul Valéry avait bien perçu la poétique douce des « corps tangents » *, qui « connaissent là où ils ne voient pas », qui « sont faits de régions qui aiment », de « ces lieux distribués et plus sensibles qui cherchent leur extrême bien ». C’est ainsi qu’une érotique se construit : en modelant la nuit, en la mettant tout entière « au diapason d’une étreinte ».

Eros et philia

Quant à l’érotisme, un ouvrage collectif pluridisciplinaire brosse un tableau d’ensemble des savoirs actuels sur le sujet, de la philosophie à la clinique en passant par la neurobiologie et différentes sciences sociales. Son titre Qu’est-ce que l’érotisme ? dirigé par Martin Blais et Joseph Josy Lévy (Liber) A propos des Grecs, Francisco J. Gonzalez rappelle que c’est la philia - qui désigne une amitié fondée sur des affinités - qui est valorisée, par rapport à l’éros, lequel évoque un désir sexuel, un manque à combler et donc une relation asymétrique, notamment celle d’un adulte avec un jeune garçon, et qu’elle n’implique pas de réciprocité, contrairement à l’amitié.

Par Jacques Munier

* Paul Valéry, Cahiers, tome II, Gallimard

Vient de paraître :

Michel Foucault La Sexualité. Cours donné à l'université de Clermont-Ferrand (1964) suivi de Le Discours de la sexualité. Cours donné à l'université de Vincennes (1969) EHESS Gallimard Seuil

Michel Foucault avait engagé le projet d’une histoire de la sexualité dès les années 1960, et lui avait notamment consacré deux cours, jusqu’ici inédits.
Le premier, donné à Clermont-Ferrand en 1964, s’interroge sur les conditions d’apparition, en Occident, d’une conscience problématique et d’une expérience tragique de la sexualité, ainsi que de savoirs qui la prennent pour objet. Partant d’une réflexion sur l’évolution du statut des femmes et du droit du mariage, ce cours aborde l’ensemble des savoirs sur la sexualité, de la biologie ou l’éthologie à la psychanalyse.
Le second, donné à Vincennes en 1969, prolonge en même temps qu’il déplace ces interrogations. Foucault s’y intéresse en détail à l’émergence d’un savoir biologique sur la sexualité et à la manière dont celle-ci a été investie dans un ensemble d’utopies au long des XIXe et XXe siècles : utopies transgressives de Sade à Histoire d’O., utopies intégratives, visant à réconcilier la société et la nature sexuelle de l’Homme, de Fourier à Marcuse. C’est l’occasion pour Foucault d’approfondir sa généalogie critique du double thème de la sexualité naturelle et de la libération sexuelle, engagée dès 1964 mais qui prend d’autant plus de sens après Mai 1968.
Ces cours sont deux jalons essentiels pour une archéologie de la sexualité comme expérience moderne. On y découvre un Foucault qui n’hésite pas à faire jouer les données biologiques sur la sexualité contre une certaine conception étriquée du sujet humain ; un Foucault attentif à maintenir le potentiel transgressif contenu dans l’expérience sexuelle et à analyser les conditions économiques, sociales et épistémologiques de sa constitution récente en objet de savoir et en enjeu politique.Michel Foucault avait engagé le projet d’une histoire de la sexualité dès les années 1960, et lui avait notamment consacré deux cours, jusqu’ici inédits. Présentation de l'éditeur

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