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Rêve surréaliste

La société des rêveurs

5 min
À retrouver dans l'émission

Nos rêves en disent long sur nos impasses et nos espoirs. Historiens et sociologues estiment aujourd’hui qu’il faudrait leur prêter davantage attention.

Rêve surréaliste
Rêve surréaliste Crédits : L. Racasse - Maxppp

« Freud a repersonnalisé le rêve, il faut maintenant le resocialiser » écrivait déjà l’anthropologue Roger Bastide. De fait, le projet d’une histoire sociale des rêves n’est pas neuf même s’il est resté en chantier. Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, le rêve a une fonction éminente de connaissance de soi dans la relation au monde des ancêtres, mais aussi d’anticipation et de prédiction de l’avenir. Aux Etats-Unis, des chercheurs en psychologie constituent depuis des années des « banques de rêves » en collectant des récits provenant d’une même personne, ou de groupes comme des classes d’élèves, sur plusieurs années. Les traitements statistiques mettant en relation les personnes, les émotions ou les situations oniriques avec des caractéristiques sociales comme le sexe, l’âge, le moment ou le milieu social, ont établi des liens entre nos rêves et nos préoccupations quotidiennes. On peut rappeler l’enquête de Jacques Le Goff sur les rêves dans la culture et la psychologie collective de l’Occident médiéval, l’ouvrage de Gisèle Besson et Jean-Claude Schmitt publié en 2017 chez Anacharsis sous le titre Rêver de soi. Les songes autobiographiques au Moyen Âge, ou encore l’étonnante initiative de Charlotte Beradt, qui avait entrepris de collecter des rêves en Allemagne à partir de 1933. Dans un ouvrage publié chez Payot, Rêver sous le IIIe Reich, elle montre la perméabilité de la vie onirique à la contrainte pesant dans une société qui vise l’abolition des limites entre sphères publique et privée. L’obsession de la surveillance se traduit notamment par la menace exercée par des objets familiers – poêle, lampe à abat-jour, radiateur ou poste de radio – qui enregistrent non seulement les paroles mais les pensées des rêveurs. Caractéristique y est également le rêve dans lequel le sujet s’aperçoit que les murs de son appartement et des appartements voisins ont disparu, symbole de l’effacement des frontières de la vie privée en régime totalitaire. Le sommeil lui-même n’est plus une expérience intime car le rêve répercute et amplifie les émotions subies tout au long de la journée : haut-parleurs, banderoles, images percutantes, prolifération des uniformes. 

La société des rêves

La dernière livraison de la revue Sensibilités (Anamosa) explore les pistes ouvertes par l’étude du monde onirique considéré comme un phénomène collectif. La société des rêves – c’est son titre – est coordonné par Hervé Mazurel et Bernard Lahire, et ce dernier vient de publier à La Découverte L’Interprétation sociologique des rêves, où il montre notamment comment nous rejouons en mode nocturne les schémas et déterminismes sociaux qui travaillent notre personnalité et orientent nos comportements. On peut retrouver dans ce numéro l’article de Peter Burke qui plaide pour une histoire sociale des rêves, paru en 1973 dans la revue des Annales. L’historien britannique estime qu’au-delà du contenu manifeste, c’est le contenu latent des rêves qu’il faudrait tenter d’interpréter, car « les rêves, comme les plaisanteries, utilisent indirectement ce qui est inhibé et réprimé. Or ce qui est réprimé varie selon les époques. Les désirs, les anxiétés et les conflits réprimés ont toutes chances de s’exprimer dans le contenu latent des rêves », lequel « devrait donc avoir une histoire et cette histoire serait celle de la répression ». Tobie Nathan avait avancé à cet égard une hypothèse, étayée par l’analyse de nombreux récits oniriques en situation de dialogue avec les rêveurs : les rêves nous suggéreraient en langage codé la résolution de problèmes posés dans la vie diurne, combinant de manière aléatoire des fragments d’images, des restes visuels, sonores ou même olfactifs, et des pensées pour produire « ces petits films singuliers où nous sommes quelquefois acteurs, toujours spectateurs et jamais réalisateurs. » (Les secrets de vos rêves, Odile Jacob). 

Le monde rêvé de Nicolas Hulot

Dans une interview futuriste mais désormais sans grand lendemain, la revue We Demain a sondé le monde rêvé de Nicolas Hulot pour l’année 2040. Il révèle au grand jour la fracture ouverte entre les projets de l’ex-ministre de la transition écologique et solidaire et la politique du gouvernement. Plus de pesticides : « l’agro-écologie est devenue la norme en 2040, au niveau mondial ». L’économie sociale et solidaire « est une tendance irréversible et en 2040 ou en 2050 ce sera devenu la norme ». Sur les migrants : « Si nous ne sommes pas capables de gérer cet épisode, il est clair que nous ne pourrons pas gérer la suite parce que là, nous ne vivons qu’une bande-annonce. » Le ministère de la transition écologique aura disparu, et c’est peut-être le moment de lucidité de l’ex-ministre, qui ajoute à propos du président Macron : « S’il s’attaque aux causes en même temps qu’il s’attaque aux effets, il aura fait rentrer l’écologie dans la modernité et le XXIème siècle dans l’impératif écologique. L’histoire le dira. » 

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
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