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"L'artisanat est aussi une réponse au besoin de sens" A. Lochmann

Le cœur à l’ouvrage

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Alors que s’achève la période estivale, on peut rappeler l’importance que les Français accordent au travail, d’après les enquêtes internationales.

"L'artisanat est aussi une réponse au besoin de sens" A. Lochmann
"L'artisanat est aussi une réponse au besoin de sens" A. Lochmann Crédits : Getty

Dominique Méda insiste sur ce point qui peut paraître étonnant, tant on nous rabâche que nous travaillons moins que les autres. Dans la dernière livraison de la revue Zadig, elle parle même d’une « spécificité française » : dans toutes les enquêtes internationales sur le sujet, les Français sont parmi les plus nombreux à dire que le travail est « très important ». Ils sont 67% dans ce cas, contre 45% en moyenne chez nos voisins allemands ou britanniques. La sociologue explique que parmi les dimensions plébiscitées, « c’est l’intérêt intrinsèque du travail qui est valorisé : c’est-à-dire ce que je fais concrètement dans mon activité de travail, et les relations que j’établis avec les autres à travers ce lien ». Ce que certains appellent « la dimension expressive, ou post-matérialiste du travail ». Le taux de chômage est sans doute un facteur explicatif de cet engouement, mais il y a aussi une dimension culturelle. « Les pays anglo-saxons semblent avoir un rapport plus pragmatique, plus utilitariste au travail : celui-ci permet de subvenir à ses besoins, mais ne définit pas pour autant entièrement les personnes. » Alors que les pays latins seraient davantage « des sociétés de statut, dans lesquels le travail est un marqueur social extrêmement puissant ». Et c’est encore plus vrai chez les jeunes, ce qui est paradoxal dans la mesure où ils sont « particulièrement maltraités sur le marché du travail ». Un travail qui a du sens permet de se réaliser. Mais avec la robotisation et l’asservissement du travail sur les plateformes ou dans les entrepôts cette dimension disparaît. 

Nous sommes entrés dans une nouvelle étape de la taylorisation du travail, dans laquelle toutes les tâches, même intellectuelles, peuvent être séquencées. Et l’on sait que c’est un facteur de perte de sens pour les travailleurs.

De même, l’ubérisation de l’emploi, sous couvert de liberté dans le travail, permet le plus souvent de contourner les règles du salariat « en refusant d’assumer les contreparties qui incombent à l’employeur dès lors qu’il tire un bénéfice de la force de travail d’un individu ». Le salariat, qui n’est sans doute pas « la forme la plus accomplie d’exercice du travail », en reste à ce jour « la forme la plus civilisée ».

La reconversion écologique du travail

Dominique Méda évoque aussi les nouvelles perspectives ouvertes par la transition écologique : « Il faudra plus de travail humain, non pas moins, et davantage de travail manuel. » Dans ce N° de la revue Zadig, Arthur Lochmann évoque l’engouement actuel pour les métiers manuels. Des jeunes, notamment, que leur parcours scolaire destinait à d’autres activités « ont choisi la voie de la crasse et des douleurs aux doigts, la vie au grand air et dans les éclats de voix », obéissant à un besoin impérieux « de retrouver la matière disparue derrière les écrans ». Lui-même étudiant en philo devenu charpentier, il a publié un beau livre chez Payot sous le titre La vie solide. La charpente comme éthique du faire, où il vante par exemple les mérites du tenon-mortaise : « une pièce mâle terminée par un tenon qui s’enchâsse dans une pièce femelle creusée d’une mortaise ». C’est le système par excellence de la charpente, et le mot évoque pour lui une « forte chair en pente, sonore et franche », un mot qui s’est décliné dans notre langue « pour désigner l’ossature des corps ou l’organisation d’un raisonnement ». Le charpentier travaille avec le bois, car « il offre des performances exceptionnelles au regard de son poids et de sa facilité de mise en œuvre ». Comment scier correctement sans dévier ni multiplier les entailles avant d’assurer son plan de coupe ? Faire en sorte que la scie trouve sa voie, comme disent les anciens, « car ce n’est pas la force qui coupe mais le passage des dents sur la fibre ». 

On y parvient en intégrant dans le geste non pas la seule main mais tout l’ensemble qui part du bout de la lame jusqu’à l’épaule, en passant par le poignet et le coude.

Jusqu’au « positionnement des jambes, dont découle l’orientation du bassin et du buste par rapport à la coupe ». Ici, comme dans bien d’autres pratiques, « le bon geste de la main puise sa force dans le sol »… Et l’outil, dans le prolongement du bon geste, quand on commence à sentir directement à travers lui, « c’est une merveilleuse extension du monde qui s’opère avec un tel développement du toucher ».

La dernière livraison de la Nouvelle revue du travail (Erès) propose un dossier sur le corps au travail. Bien que certains sociologues aient engagé leur propre corps en travaillant comme ouvrier – Donald Roy, Robert Linhart ou Michaël Burawoy – la sociologie du travail a longtemps tenu à distance l’objet corps. Le dossier en explore plusieurs dimensions : le corps comme lieu de projection du pouvoir, le corps comme rapport pratique au monde, le corps comme marchandise. Car c’est en lui que se cristallise la double nature du travail, « à la fois contrainte et agir créatif ». Quand le geste de l’artisan expérimenté revêt « la beauté de l’évidence ».

Par Jacques Munier

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