LE DIRECT
Une casse typographique

Des mots et des choses

5 min
À retrouver dans l'émission

« Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde », écrivait Camus en 1944. La formule est toujours d’actualité…

Une casse typographique
Une casse typographique Crédits : C. Prigent - Maxppp

C’est la citation exacte, extraite d’un texte intitulé Sur une philosophie de l'expression, paru dans la revue Poésie 44. Dans L’homme révolté Camus revient sur la question : « La logique du révolté est de s'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel ». La leçon avait une portée singulière à l’époque, après des années de manipulation des esprits par la propagande des totalitarismes. Mais il faut toujours se méfier du « prêt-à-penser » qu’induisent certains mots, ou de la confusion qu’ils peuvent engendrer. Sur le site d’information et d’analyse AOC, Éric Fassin revient sur le mot « race » que les députés ont décidé à l’unanimité, en juillet dernier, de supprimer du premier article de la constitution, au motif que le terme est « scientifiquement infondé ». Certes, mais supprimer le mot suffit-il à mettre fin au racisme ? Pour le sociologue, « cette opération revient à dépolitiser la question raciale : le discours sur la vérité occulte un régime de pouvoir ». Et s’il faut combattre la domination raciale, « ce n’est pas par amour de la vérité, mais par haine de l’injustice ». Pour les populations qui s’estiment discriminées du fait de leurs origines ou de leur couleur de peau, le mot race a une réalité bien tangible. 

Privilège

Le mot « privilège » a longtemps désigné les prérogatives et avantages d’une partie de la population. Mais comme le rappelle Marc-Olivier Behrer dans Le Monde, dans les années 1960, les sciences sociales américaines lui ont attribué le sens de « statut préférentiel accordé à certains en raison de la couleur de leur peau, de leur genre ou de leur sexualité », soit l’homme blanc hétérosexuel, dans le cadre d’une analyse des causes du racisme. Ce privilège était une compensation symbolique pour les petits blancs, et une manière d’empêcher que les travailleurs blancs et noirs tissent des liens de solidarité.

Réforme

Le mot « réforme » est si délavé par l’usage qu’on se demande s’il a encore un sens, si ce n’est celui – par défaut – de « politique », depuis que celui-ci semble avoir perdu le sien. À tel point qu’un candidat aux dernières élections présidentielles lui a substitué, dans un ouvrage publié sous ce titre, le vocable « révolution », histoire de lui redonner quelque lustre. Cette perfusion de valeur pour un terme démonétisé est d’ailleurs une pratique ancienne. Dans Le Figaro, le député LR Jean-Louis Thiériot estime qu’il faut « réformer l’économie au nom de ce qui dépasse l’économie ». Il rappelle que « De Gaulle avait placé toutes ses réformes sous le sceau de la « grandeur française » et du poids de notre pays dans le monde », que Margaret Thatcher avait brandi « la défense du « monde libre » contre le totalitarisme soviétique ». Gerhard Schröder avait évoqué, quant à lui, « la préservation de l’économie sociale de marché », un peu comme on parle de « plan de sauvegarde de l’emploi » pour euphémiser un licenciement collectif.

Rupture

La formule de la « rupture conventionnelle » exprime parfaitement cette dilution de la réalité des sentiments, même lorsqu’elle est librement consentie par les parties qui s’opposent. Dans les pages Idées de Libération, Noémie Rousseau évoque le livre de Claire Marin, publié aux Éditions de l’Observatoire sous le titre Rupture(s). « Dans une société qui valorise la durée déterminée, l’adaptabilité, la flexibilité, on peut plier mais on ne rompt pas. Ou alors, la rupture est tue. » Ce déni n’empêche pas, notamment dans le cas d’une rupture amoureuse ou d’un divorce, qu’elle « recommence sans cesse, litanie des matins, de ceux qui suivent le départ de l’amour, des enfants », voire après un deuil ou un déracinement « les matins suivant la mort, l’exil, la maladie, l’accident, la perte de travail… » Un vide qui laisse place « à la violence du manque, à cette mécanique implacable, qui dit en creux combien le sujet se construit dans la relation, dans l’échange, dans l’amour ». Tout ça dans le simple mot « rupture » : « ce haut-le-cœur que produit la vue du familier qui se teinte d’étrangeté, quand l’être aimé s’évanouit, déserte l’intime ». Injonction contradictoire : « Faire son deuil de quelqu’un qui pourtant ne meurt pas ». Mais rompre – argumente l’auteure dans l’entretien accordé à la journaliste – peut aussi avoir des effets positifs : « se révéler, se découvrir soi-même. Par exemple, confronté à la réalité d’un nouveau métier, on s’aperçoit qu’il est moins épanouissant qu’on l’imaginait ». Ou bien « on part pour une autre qu’on a idéalisée. » Comme une formule magique, « la rupture est ambivalente, illusoire, salvatrice ».

Wallon

Pour finir sur une note plus légère : la parlure des Wallons qu’ont rapportée dans leur chronique de L’Humanité du jeudi Francis Combes et Patricia Latour. Si un gamin – un ketje – peut avoir « dur à l’école », c’est peut-être parce qu’il n’a pas avalé un « pistolet » le matin – soit un petit pain rond. En vacances, après avoir fait de la « michepape » à la plage – de la pitouille avec de l’eau et du sable – il ira peut-être « rascupoter » auprès de ses parents – soit rapporter – si son frère l’embête. Et plus tard il embarquera en « cuistax » (voiture à pédales) la fille pour laquelle il aura un « boentje » (prononcer bountche), c’est-à-dire le béguin. Allez, je vous fais un « betch », mais juste un, car la règle chez nos voisins c’est un seul bisou sur la joue pour se dire bonjour ou au revoir.

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
10 min

Les Enjeux internationaux

Forum de l’Arctique en Russie : coopérer pour mieux régner ?
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......