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« Laissez-les s’amuser »

Ce que parler veut dire

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À retrouver dans l'émission

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » disait Camus. Petite chronique « à sauts et à gambades » entre les mots qui font mouche.

« Laissez-les s’amuser »
« Laissez-les s’amuser »

Dans les pages idées de Libération, Manon Pignot revient sur les réactions au mouvement de protestation féministe contre la remise du césar à Roman Polanski, en particulier à celle d’Isabelle Huppert qui, en citant William Faulkner lâche le mot « lynchage ». Je cite la comédienne : « J’ai entendu une phrase récemment à la radio, une phrase de William Faulkner, qui dit que le lynchage est une forme de pornographie. » Et l’historienne de pointer « une outrance pour discréditer la parole de l’adversaire » et transformer « toute critique en mise à mort ». Non sans rappeler qu’« en employant ce terme, l’auteur de L’Intrus faisait bien allusion aux assassinats commis, notamment dans les Etats du Sud, contre les Afro-Américains pendant la ségrégation ». Et donc, « les mots ont un sens. Celui de lynchage renvoie, pour toujours, aux corps suppliciés et pantelants des Afro-Américains, pendus, brûlés, éventrés, puis exposés aux yeux d’une foule rigolarde ». Le fait de citer Faulkner y renvoie nécessairement.

Polanski n’est pas mort – ajoute Manon Pignot – et, visiblement, il n’est pas spécialement ostracisé non plus. En revanche, si l’affaire a bien provoqué une appropriation collective, il s’agit plutôt de celle du droit de parole : la parole des victimes de viols et d’agressions sexuelles, la parole des femmes et des filles si longtemps contraintes au silence.

Aucun détournement

La dernière livraison de la revue Mots Les langages du politique est consacrée à la pratique de la citation, dans un sens de légitimation – « la citation d’autorité » – mais aussi de discrédit de l’adversaire « lorsque l’autorité revendiquée appartient au corpus idéologique du concurrent : Nicolas Sarkozy citant Jaurès et Léon Blum pendant la campagne présidentielle de 2007 ». Zoé Carle étudie le lexique révolutionnaire des contestataires égyptiens de la place Tahrir sous cet angle. En réponse aux propos d’Hosni Moubarak face au « parlement parallèle » de l’opposition pour contester la fraude électorale – « Laissez-les s’amuser » – un slogan lui renvoyait : « Moubarak défie l’ennui ». Et de fait, l’occupation de la place Tahrir avait bien des allures de fête… La chercheuse au Centre Norbert Elias associe cette pratique à celle qui fit les beaux jours des slogans de mai 68 : « La chienlit, c’est lui ». Ou encore en réplique à l’allocution du général de Gaulle faisant du mouvement de contestation « l’expression d’une mutation de société nécessitant de profondes réformes » : « Nous faisons une révolution, pas une mutation ». L’art situationniste du détournement appartient aussi à ce registre, qu’il a d’ailleurs en grande partie inspiré. 

La Fête de l’insignifiance

Il y a plus de vingt ans, Le Nouvel Observateur avait lancé une enquête auprès des sympathisants de la gauche pour élire un palmarès dans une liste de 210 mots : les sondés en avaient choisi 18. Quelques années plus tard, même opération : en 1993 il n’en restait que trois. 

L’héritage symbolique de la gauche avait fondu au soleil ou les héritiers l’avaient dilapidé au pouvoir… Son dictionnaire amoureux n’avait plus que trois entrées : révolte, rouge, nudité. 

Christian Salmon revient sur cette rapide érosion du patrimoine sémantique de la gauche dans la dernière livraison de L’atelier du roman, consacrée à Milan Kundera. Car c’est l’auteur de L’insoutenable légèreté de l’être qui évoque cette affaire dans un autre de ses grands livres : La Lenteur. « Révolte et rouge, cela va de soi », mais nudité, « c’est étonnant » écrivait-il. À l’époque, souligne Christian Salmon, les Femen «  n’avaient pas encore imposé le topless comme le dernier étendard de la subversion ». Des seins performatifs pour discréditer le pouvoir masculin ou religieux. Non, dans un autre livre aux accents felliniens, La Fête de l’insignifiance, Milan Kundera évoque plutôt le nombril dénudé, entre pantalon taille basse et tee-shirt coupé court comme « un signe des temps » au seuil du nouveau millénaire. Une injonction de la mode, un appel à la répétition du même qui signifie que « l’individualité est une illusion ». Et que « l’aventure du sujet maître et possesseur de la nature s’achève dans les rues de Paris par le ballet anonyme des nombrils ». Aujourd’hui, conclut Christian Salmon, « les smartphones nous relient entre nous mieux que les défilés collectifs et les injonctions de la mode ont remplacé les circulaires du parti… »

Dans leur chronique hebdomadaire de L’Humanité, Francis Combes et Patricia Latour dénoncent la colonisation des esprits par les mots du « globish » mondialisé en ciblant la campagne récente du premier opérateur français des télécom : « gameur, zappeur, streamer » tu dois adopter la fibre pour « go faster ». 

Il s’agit là d’un nouveau virus – affirment les lexicographes. Ce virus n’est pas celui de la langue anglaise mais de l’usage qu’en fait le capitalisme, et on pourrait le baptiser capitalovirus.

Par Jacques Munier

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