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Georges Seurat (1859-1891), Le phare, dessin au crayon

Au seuil de l’image

5 min
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L’image nous ment, nous abuse, nous raconte des histoires. Pure ligne de fuite, elle est sans légende et son silence oppose un défi au langage. La question des pouvoirs de l’image n’est pas nouvelle, mais toujours renouvelée du fait de la mystérieuse force de suggestion des images.

Georges Seurat (1859-1891), Le phare, dessin au crayon
Georges Seurat (1859-1891), Le phare, dessin au crayon Crédits : DeAgostini - Getty

Le paradoxe de l’image, c’est la contradiction entre sa force d’évidence et son caractère énigmatique, voire fuyant, ce qui fait aussi que chacun peut y trouver son compte. Pour le site de critique En attendant Nadeau, Marie Étienne a lu le dernier livre de Jean-Christophe Bailly, L’imagement (Seuil) – en un seul mot. Elle relève une autre forme de paradoxe dans l’image, évoqué par l’auteur : "Nous sommes devant quelque chose qui s’échappe mais qui, tout autant, se tient dans une fixité", quelque chose qui renvoie à une réalité tout à la fois absente et présente à travers elle. "C’est ainsi – poursuit Marie Etienne – que, selon Pline l’Ancien, la jeune fille d’un potier de Corinthe, Dibutade, entoure d’un trait léger le visage de l’amant qui s’en va, « projeté sur le mur par la lumière d’une lanterne » afin de le garder, de conserver sa trace en dépit de l’absence. Inventant, par là même, le dessin, la peinture." Sur la couverture du livre de Jean-Christophe Bailly figure un dessin au crayon de Georges Seurat – La Maison hantée. "Toute image est une maison hantée, toute maison est hantée par les images" commente l'auteur, qui souligne chez Seurat "une intelligence spéciale de la façon dont l’image vient à l’image" : dans un "poudroiement", quelque chose s’organise, où des formes reconnaissables "au lieu de s’installer, ont l’air d’être en train d’apparaître, ou peut-être de disparaître". C’est la force évanescente de l’image d’un être cher en son absence, celle que célèbre le poète Miguel Hernandez dans sa prison après la guerre d’Espagne : Une photographie

Un bout de carton inexpressif, enveloppé par le temps dans les recoins intimes. À une eau d’oubli, de distance Je veux boire : goûter une trace fantôme. Un bout de carton m'émeut. Un carton m'accompagne.

Le titre du livre – L’imagement – est un néologisme pour désigner "les processus qui conduisent aux images et les chemins qu’elles suivent pour instiller dans la pensée la puissance de leur silence". Mais "on peut le comprendre également comme une traduction littéralisante de la Bildung des Allemands, qui désigne couramment la formation, telle qu’on la retrouve dans le Bildungsroman (le roman de formation) et qui dérive directement de Bild, l’image". On entend aussi dans ce titre que l’image nous ment, qu’elle nous abuse et nous raconte des histoires.

L’image confère à tout ce qu’elle touche et retient une valeur d’horizon. Jean-Christophe Bailly

Pure ligne de fuite, elle est sans légende et son silence oppose un défi au langage. Platon lui reprochait déjà son mutisme, apparenté à celui de l’écriture – qu’il considérait comme une image de la parole – inaugurant ainsi "un conflit qui traverse toute l’histoire de l’Occident". La célèbre formule ut pictura, poesis – comme la peinture, la poésie – va imposer une interminable rivalité qu’on peut suivre en deux temps forts : celui de l’iconoclasme, sous toutes ses formes, puis celui du discours sur l’art, du moment qu’il cesse d’être simplement normatif ou descriptif et qu’au siècle où les Lumières le disputent au Romantisme, il accèdera au registre de l’esthétique.

Les Éditions Macula publient le texte fondateur d’Ernst Kitzinger sur Le culte des images avant l’iconoclasme (IVe-VIIe siècles). Le soupçon d’idolâtrie qui pesait sur ce culte dans le christianisme primitif, du fait de l’interdit hérité de la Loi mosaïque, n’a pas empêché les premiers chrétiens de prolonger la tradition gréco-romaine de la représentation figurée. L’historien s’étonne qu’avant la crise iconoclaste, "lorsque la peinture et la sculpture commencent de pénétrer dans les lieux où se rassemblent les chrétiens et dans les cimetières, ni les adversaires du christianisme ni ses apologistes n’y prêtent véritablement attention – tout engagés qu’ils étaient pourtant dans des controverses passionnées sur les idoles et l’idolâtrie". Du coup, affirme Kintzinger, "dans toute l’histoire de l’art européen, il n’y a peut-être pas d’événement plus décisif que l’adoption de l’image taillée par l’Église chrétienne". Dès le début, les défenseurs de la pratique dévotionnelle des images avancent ses vertus comme instrument pédagogique, en particulier pour les illettrés. Puis viendra la fonction apotropaïque – pour conjurer le mauvais sort – voire prophylactique des images saintes, comme celles de Siméon le Stylite, placées à l’entrée des boutiques de Rome. Et enfin, on trouve dans la première moitié du VIe siècle un texte faisant allusion à la proskynesis, la prosternation devant des images.

Jacques Rancière revient quant à lui aux origines de la révolution esthétique avec Le temps du paysage, publié aux éditions La fabrique. Le mot "révolution" est à prendre au sens historique car la sensibilité au paysage comme catégorie esthétique est contemporaine de la Révolution française, non pas la succession des événements plus ou moins violents qui la constituent, mais "dans l’idée même de ce qui assemble une communauté humaine". Car "le temps du paysage est aussi celui où l’organisation heureuse de la société emprunte ses métaphores à l’harmonie des champs, des forêts ou des cours d’eau."

par Jacques Munier

Miguel Hernandez : Una fotografía.
Un cartón inexpresivo,
envuelto por los meses
en los rincones íntimos.
Un agua de distancia
quiero beber : gozar
un fondo de fantasma.
Un cartón me conmueve.
Un cartón me acompaña.

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