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Première du "Portrait de la jeune fille en feu", 16 septembre 2019 à Paris

Un #MeToo français ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Des militantes féministes ont perturbé l’avant-première du film de Roman Polanski « J’accuse » au cinéma le Champo, à Paris. Le débat est ouvert sur la distinction entre l’homme et l’œuvre, mais aussi sur les cas de harcèlement dans le cinéma français.

Première du "Portrait de la jeune fille en feu", 16 septembre 2019 à Paris
Première du "Portrait de la jeune fille en feu", 16 septembre 2019 à Paris Crédits : Getty

« Lorsqu’un·e artiste est accusé·e d’agressions à caractère raciste, il ou elle disparaît de la sphère culturelle – observe Iris Brey dans Mediapart. Comme si les violences sexuelles faites aux femmes étaient moins graves que le racisme. » L’universitaire spécialiste de la représentation du genre et des sexualités au cinéma, souligne que « la vie personnelle des artistes est toujours évoquée lorsqu’il s’agit d’une cinéaste femme » : orientation sexuelle, choix d’être mère, « et tous les sujets concernant l’intime pour parler de l’œuvre ». Or Polanski a lui-même établi le lien entre son film et sa vie personnelle, évoquant dans le dossier de presse son expérience de la « persécution » dans les affaires où des femmes l’accusent de viol, discréditant ainsi leur témoignage. 

Pourquoi est-ce que la parole d’une victime aurait moins de valeur que la présomption d’innocence ?

Iris Brey relève à cet égard une évolution de la critique, où ces affaires ont modifié la manière de réceptionner une œuvre. Elle cite le témoignage d’Adèle Haenel, qui « a fait sauter un cadenas dans l’imaginaire français : et si les victimes ne mentaient pas ? »

Nous avons pris conscience collectivement qu’en détournant notre regard d’elles nous participions à notre tour à cette culture du viol où les agressions sexuelles sont minimisées et banalisées.

Elle rappelle « qu’en France une seule plainte sur cent aboutit à une condamnation de l’agresseur. La plupart des femmes et d’hommes victimes d’agressions sexuelles ne portent pas plainte et les faux témoignages sont extrêmement rares ».

Paye ton tournage *

Adèle Haenel est à la une des Inrockuptibles : « a-t-elle initié un #MeToo français ? » Marilou Duponchel et Olivier Joyard ont mené l’enquête dans le milieu du cinéma « jusqu’ici plus tenté par l'omerta et les rapports de domination ». Pour l’actrice et réalisatrice Blandine Lenoir, « le cinéma fonctionne par cooptation, les gens ont peur de ne plus travailler. Alors on se tait. Et les agresseurs poursuivent leur chemin, tranquilles, comme c’est le cas dans tous les milieux d’influence et de pouvoir. » La réalisatrice Léa Fehner, qui a travaillé avec Adèle Haenel sur Les Ogres estime qu’ « il faut aussi en finir avec l'image – valorisée – du réalisateur tyran ».

Ces modèles de fonctionnement sur un tournage, ces histoires d'emprises, de relation trouble entre actrice et cinéaste, de violences, ce sont des récits qui ont été très majoritaires dans notre éducation au cinéma, durant nos études. 

Et elle plaide pour un effort critique à cet égard, dès la formation des futurs professionnels du cinéma.

« Adèle explose les silences toxiques »

« La justice nous ignore, on ignore la justice » expliquait Adèle Haenel pour justifier sa prise de parole médiatique et son refus de porter plainte. C’est l’autre aspect du dossier, son volet judiciaire. Fanny Marlier et Marilou Duponchel rappellent dans Les Inrocks que seules 10 % des plaintes aboutissent à une condamnation et qu’en 2016, 73 % des personnes mises en cause dans des affaires de violences sexuelles ont vu leur cas classé sans suite.

Le dépôt de plainte, la qualité des enquêtes, les délais, les coûts… Après la libération de la parole, la plainte se transforme en un autre parcours du combattant pour les victimes.

Suite au témoignage d’Adèle Haenel, le parquet de Paris a ouvert une enquête pour « agressions sexuelles sur mineure de moins de 15 ans par personne ayant autorité » et « harcèlement sexuel ». Dans Marianne, Olivia Dufour, « tout en comprenant la démarche de l’actrice, alerte sur les risques de ces tribunaux médiatiques, ersatz de justice ». La juriste, journaliste et auteure de Justice et médias, la tentation du populisme met en garde contre les risques d’une « justice privée sur les réseaux ». Face à la procédure contradictoire dans un prétoire, douloureuse pour elles, les victimes d’agressions sexuelles qui le peuvent sont tentées de recourir à ce type de « procès populaires expéditifs ». Et l’on peut craindre alors « de voir se développer un système de régulation de la société par le scandale ». La journaliste reconnaît les insuffisances de la justice dans ce domaine. Mais elle plaide pour la raison qui sous-tend son fonctionnement, contre l’émotion à laquelle carburent les médias, lorsqu’il s’agit de trancher en droit.

Concernant Adèle Haenel, j’aurais compris qu’elle saisisse la presse en désespoir de cause car la justice n’aurait pas fonctionné. C’est d’ailleurs en général comme ça que ça se passe. Mais là, c’est l’inverse…

Reste qu’en l’occurrence, il s’agissait avant tout pour la comédienne de libérer la parole, la sienne et celle de toutes les victimes silencieuses dans son milieu professionnel, où les frontières entre consentement et emprise psychologique ont tendance à s’effacer dans l’engagement au service de l’œuvre, une situation difficile à appréhender en termes judiciaires.

Par Jacques Munier

* Le tumblr Paye ton tournage recense les remarques sexistes (et effarantes) entendues ou endurées sur les plateaux par des femmes.

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