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La nouvelle édition du Petit Robert paraît aujourd’hui.

Ce que les mots nous disent

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La nouvelle édition du Petit Robert paraît aujourd’hui. Parmi les mots qui ont fait leur entrée dans le dictionnaire : infox, jober, et – pour ceux qui se réveillent – latte, un café nappé de mousse de lait chaud…

La nouvelle édition du Petit Robert paraît aujourd’hui.
La nouvelle édition du Petit Robert paraît aujourd’hui. Crédits : Marina Pierre - Getty

Jober nous vient de Belgique, il conviendra aux milléniaux – autre mot nouveau, désormais francisé – à l’heure où les embauches en CDI se raréfient et les petits jobs se multiplient. Dans sa présentation, Alain Rey évoque le mot infox, qui permet d’éviter l’américanisme fake news. « Dans infox, on entend fox », comme pour « nous méfier du renard qui nous ment ». Le lexique de la communication numérique est bien représenté parmi les entrants : scroller, de l’anglais scroll – rouleau, manuscrit – signifie « faire défiler un contenu sur un écran informatique ». N’en déplaise à ceux qui lui préfèreront le mot données, data est désormais intronisé dans le Petit Robert comme un vocable français, en version invariable ou au pluriel. Blockchain, cyberharcèlement, ou vidéoverbalisation aussi, lequel évoque un univers orwellien – nouvel entrant – pour désigner la verbalisation effectuée à l’aide de caméras de surveillance. La politique n’est pas en reste : démocrature, ou encore transpartisan – c’est d’actualité pour dépasser les clivages… Je retiens ochlocratie, du grec okhlos qui signifie la foule : une dégénérescence de la démocratie représentative, selon Rousseau, le gouvernement par le peuple. Les gilets jaunes et leur RIC apprécieront. Sinon, quelques aimables curiosités lexicales venues du monde francophone : niaisage – perdre son temps en futilités – et du même Québec jarnigoine – bon sens – ou encore cadeauter où l’on entend cadeau, qui rappelle à notre bon souvenir la prochaine fête des mères et nous vient d’Afrique. 

Des mots parfaits

Pas de mots qui sortent de cette nouvelle édition du Petit Robert, juste certains signalés comme vieillis. Et pas davantage de mots manquants, qui avaient déjà fait l’objet d’une recension originale dans un dictionnaire imaginé par Belinda Cannone et Christian Doumet, ouvert à tous les vents de l’inspiration littéraire, comme celle de Cécile Ladjali déplorant l’absence de celui qui définirait « le bruit si particulier que produit un pas dans la neige ». Crisser ? Mais non, il lui fallait un mot idoine, unique et adéquat, comme l’un de ceux dont disposent les Inuits pour dire tous les états de la neige et de la glace. Aujourd’hui les mêmes auteurs publient un Dictionnaire des mots parfaits aux mêmes éditions Thierry Marchaisse et suivant le même principe : faire parler les écrivains d’une ressource essentielle pour eux, les mots. Il s’agit évidemment d’un exercice différent mais pas si éloigné : même parfaits, les mots manquent toujours à l’écrivain car il faut à chaque fois les attirer à soi depuis leur usage commun, comme le soulignait Michel Leiris dans Langage tangage ou Ce que les mots me disent. « Renouer avec les significations et les associations tout à fait personnelles attachées à certains mots », réveiller « des échos affectifs » : les auteurs convoqués dans ce nouveau dictionnaire informel s’emploient à explorer l’univers intime désigné par le joli terme allemand de Lieblingswörter. « On nous fait du langage des premiers hommes des langues de géomètres, et nous voyons que ce furent des langues de poètes » affirmait Rousseau dans son Essai sur l’origine des langues. Dans « l’épaisseur sémantique des connotations et des échos secrets » du lexique adopté pour se faire entendre, ce nouveau dictionnaire amoureux illustre la façon dont les créateurs inventent leur propre langue. Pour faire court dans les limites qui me sont imparties, j’ai choisi deux mots de trois lettres : bal et été. « Pour définir le bal – écrit Dominique Barbéris – le Robert n’hésite pas à recourir à une vague tautologie : lieu où l’on donne des bals ». Le mot vaut son pesant d’anciens échecs : pour l’écrivaine celui d’une thèse sur les scènes de bal dans le roman. On dit le sujet frivole, mais c’est au bal qu’a lieu une des rencontres les plus inoubliables de la littérature française, celle de la Princesse de Clèves : « le bal est une figuration romanesque de l’amour » le seul vrai moment de bonheur qu’elle ait connu. Il y a aussi quelque chose de démodé, de nostalgique dans le bal, voire, comme dit Verlaine à propos de ses fêtes galantes, quelque chose de « quasi triste » qu’illustre cette phrase de Madame Bovary : « l’air du bal était lourd, les lampes pâlissaient ». Rien de tel dans le mot « été » dont parle Christian Doumet, et qui figure une forme de plénitude à lui tout seul : « l’axe vertical du T qu’entoure une même lettre redoublée »… par la vertu simple de ce mot, une saison est suspendue « dans le paroxysme reflété de son midi », comme dans ce haïku cité par Roland Barthes : 

Couché 

Je vois passer des nuages 

Chambre d’été

Et pour ne pas faire de jaloux, je vais divulgâcher, c’est-à-dire spoiler ou « déflorer » quelques mots du Petit Larousse qui sort le 21 mai. Dans leur chronique de L’Humanité, Francis Combes et Patricia Latour signalent que 150 mots ont fait leur entrée dans cette nouvelle édition, dont plusieurs traduisent des évolutions dans le monde du travail, comme « ubérisation » ou « smicardisation »…

Par Jacques Munier

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