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La Voie lactée

Éloge de la nuit

5 min
À retrouver dans l'émission

C’est la septième édition de la Nuit des débats, dès ce soir et partout dans Paris : des institutions, des associations, des librairies ou des lieux culturels seront ouverts aux échanges.

La Voie lactée
La Voie lactée Crédits : Getty

Avec, en guise d’ouverture à 18H, La nuit de la démocratie, animée par Michaël Fœssel dans la Salle du Conseil de l'Hôtel de Ville. Le philosophe avait publié un beau livre sur la nuit (La Nuit. Vivre sans témoin, Autrement), où il évoquait notamment la « qualité politique » de la nuit, son potentiel de résistance dans l’histoire ouvrière, illustré par les expériences nocturnes décrites dans La Nuit des prolétaires de Jacques Rancière : celles des ouvriers et artisans parisiens qui, entre 1830 et 1870, « brisent le temps salarial pour occuper leurs nuits à se cultiver, à débattre ou à écrire ».

La nuit est propice aux expériences égalitaires.

« En 1833 – rappelait Michaël Fœssel – les tailleurs parisiens en grève élisent un habitué des tavernes d’étudiants ; en 1848, les ouvriers-peintres s’adressent à un cafetier poète pour qu’il leur propose un plan d’association. » Tous des noctambules Avant que les romantiques n’accordent à l’obscur le privilège justifié par « une immense fatigue à l’égard du monde », les penseurs des Lumières exprimaient déjà des doutes sur l’empire diurne. « Soyez ténébreux » suggérait Diderot dans son Salon de 1767. « La clarté est bonne pour convaincre mais elle ne vaut rien pour émouvoir. »

Veiller pour ne plus être surveillé

Alain Cabantous publie à la Société d’ethnologie une conférence intitulée : Une histoire de la nuit est-elle possible ? L’auteur d’une Histoire de la nuit aux XVIIe et XVIIIe siècles y répond par l’affirmative, mais « au rebours de l’historiographie qui considère le jour comme le seul cadre temporel digne d’analyse ». Pourtant, dans les brèches ouvertes des documents et des archives sur les usages de la nuit apparaît une humanité en clair-obscur : les ruraux venus approvisionner la grande ville, les travailleurs de la nuit – boulangers, ouvriers du textile, de la verrerie ou de la métallurgie – et tous ces « coureurs de nuit » qui peuplent les archives judiciaires. Dégradations en tout genre, troubles et tapages nocturnes, force est de constater que « l’heure du crime » ne mérite pas vraiment son nom, les vols et crimes de sang étant rares dans l’obscurité. La « stigmatisation de la nuit » servait davantage aux pouvoirs, qu’ils soient politique ou religieux, en incitant les populations à ne pas se risquer au dehors, à exercer leur contrôle sur une partie du temps qui leur échappait. Et lorsque l’éclairage public s’est répandu, ce sont paradoxalement les réverbères qui ont fait les frais du vandalisme, pour des raisons culturelles davantage que criminelles, la lumière nocturne étant ressentie par les habitants comme une ouverture de leur quartier à tous ceux qui n’en étaient pas. Alain Cabantous évoque, dans le monde rural, la tradition des veillées, favorisant le mélange des générations et la transmission orale, et ces fêtes nocturnes comme le May Day ou la Saint-Jean dénoncées par les puritains : « De dix filles qui vont au bois cette nuit-là, il y en a neuf qui reviennent grosses. »

Sauver la nuit

Aujourd’hui, allumer un réverbère c’est éteindre une étoile. Dans un livre publié chez Premier Parallèle sous le titre Sauver la nuit, le géographe Samuel Challéat a mené l’enquête sur la pollution lumineuse qui fait que la Voie lactée n’est plus visible pour plus d’un tiers de l’humanité, 60% des Européens et près de 80% des Américains. « Notre propre galaxie vue de l’intérieur et par la tranche, trace laiteuse, diffuse et ténue qui traverse le ciel d’été du nord au sud » est en passe de devenir un souvenir nostalgique. En France, ce sont en tout 11 millions de lampadaires qui s’allument chaque soir, sans compter les 3,5 millions d’enseignes lumineuses qui scintillent dans les rues de nos villes. Toute cette lumière artificielle « se répand jusque dans le ciel où elle est diffusée par une multitude d’aérosols plus ou moins naturellement présents dans l’atmosphère », un brouillard qui nous masque la vue du ciel étoilé, et qui nuit à la biodiversité des espèces nocturnes, perturbe notre rythme biologique et les cycles du sommeil. 

Et tout le monde n’est pas Kafka pour transformer ses insomnies en énergie créatrice. Dans la dernière livraison de la revue de psychanalyse Savoirs et clinique (Erès) Antoine Verstraet passe au crible les insomnies et cauchemars de l’auteur du Procès, soigneusement consignés dans son Journal, qui affleurent parfois dans son œuvre, et d’emblée associés  à l’écriture. 

Je sens surtout vers le soir et encore plus le matin le souffle, la possibilité proche de grands états qui me déchirent et qui pourraient me rendre capable de tout, et ensuite, dans le bruit général qui est en moi et que je n’ai pas le temps de commander, je ne trouve pas le repos.

Ailleurs, c’est la puissance de ses rêves qui le tire du sommeil. Theodor Adorno, qui a lui-même rassemblés ses rêves dans le Traumprotokolle, et écrit sur Kafka, relève que « plus les rêves sont étroitement liés les uns aux autres ou se répètent, plus le danger est grand que nous ne puissions plus les distinguer de la réalité ».

Par Jacques Munier

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