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Au service des riches

Mobilités sociales

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C’est passé presque inaperçu : après avoir reçu le rapport Thiriez sur la haute fonction publique mardi dernier, Matignon a rendu ses conclusions.

Au service des riches
Au service des riches Crédits : Getty

On se souvient que l’idée était partie d’une conférence de presse du chef de l’Etat en avril dernier pour tirer les leçons de la crise des « gilets jaunes ». On lui prête alors l’idée de supprimer l’ENA. Il s’agit en fait de rendre les grands corps de l’État plus perméables à la diversité sociale. Le rapport Thiriez vise ainsi à « une véritable refondation de notre système, touchant aussi bien le recrutement, la formation que la carrière des hauts fonctionnaires ». Benoît Floc'h et Camille Stromboni relèvent dans Le Monde que certaines propositions n’ont pas reçu l’approbation du gouvernement, comme le « concours spécial » qui serait réservé aux jeunes issus de milieux modestes, avec moins d’épreuves socialement sélectives – une suggestion assimilée à de la discrimination positive. De même que la suppression du classement de sortie de l’ENA, qui « permet de désigner la poignée d’énarques qui peuvent intégrer directement les grands corps ». Pour diversifier le recrutement des grandes écoles de la fonction publique, le Premier ministre retient la création des classes préparatoires « égalité des chances ». Des dispositifs de ce type existent déjà mais ils « n’ont pas permis de renverser la tendance, avec une part toujours très faible de jeunes des classes populaires dans les établissements les plus prestigieux, au premier rang desquels l’ENA ».

Vulnérabilités sociales

La mobilité sociale est l’objet d’une série d’enquêtes rassemblées sous le titre S’en sortir malgré tout (La Dispute). Sylvia Faure et Daniel Thin rappellent les travaux de Robert Castel sur l’insécurité sociale des fractions inférieures des classes populaires : « la zone de désaffiliation conjugue absence de travail et isolement social ». Contre cette relégation, les sociologues explorent les différentes formes de mobilisation des ressources individuelles et collectives mises en œuvre. Familiales, amicales ou de voisinage, elles sont aussi collectives, lorsque des associations de femmes s’organisent pour mener des actions d’alphabétisation ou d’accompagnement scolaire et s’adresser aux institutions, au sein par exemple de l’Université populaire de parents, l’UPP dont le travail sur le décrochage scolaire a été reconnu et promu par l’académie de Lyon. Mères de familles, nombre d’entre elles sont confrontées à des difficultés avec leurs propres enfants en matière de scolarité et parfois de délinquance. C’est largement resté méconnu, mais lors des émeutes urbaines de 2005, certains de ces collectifs avaient rédigé des cahiers de doléances restés lettre morte. Or, dans cette confrontation aux institutions, ces collectifs ont acquis des compétences et des connaissances permettant notamment de qualifier autrement le stigmate, voire de le retourner ou le mettre à distance, ainsi que des gratifications symboliques. Parmi les initiatives à souligner, l’organisation de colloques comme celui affichant ce titre programmatique et critique : « Parents démissionnaires ? Parents démissionnés ! » Démissionnées par les conditions d’existence et par le regard de l’institution scolaire, ces femmes regroupées dans des associations ont trouvé une rétribution symbolique et réelle dans la parole construite entre elles et dans l’écoute de leurs doléances. « On est passés de parents démissionnés à parents missionnés et rémunérés pour réaliser une enquête sur les questions éducatives », résume l’une d’entre elles suite à la commande d’un rapport officiel sur la question. Et certaines de ces femmes sont désormais rétribuées pour intervenir auprès des jeunes exclus de l’école pour rétablir le lien. On peut raisonnablement penser que la meilleure façon de lutter contre les progrès de l’islamisme dans nos banlieues passe aussi par la prise en compte de ces collectifs citoyens.

La domination rapprochée

Les Actes de la recherche en sciences sociales – la revue fondée par Pierre Bourdieu – explorent une autre forme de mobilité, au sens le plus concret qui soit, celle des corps qui se côtoient dans la relation de service aux plus riches. Majordomes et managers de résidence secondaires, secrétaires et assistants personnels, coachs sportifs et thérapeutes à domicile, gestionnaires de fortune familiale, des travailleurs qualifiés, voire très qualifiés interviennent auprès des classes dominantes les plus riches pour organiser et agrémenter leur vie privée. « Comment ces relations, qui engagent souvent une proximité physique entre les corps et une forte assignation statutaire, se déploient-elles dans le haut de l’espace social ? » Bruno Cousin et Anne Lambert évoquent pour ces positions et professions de service « la maîtrise d’un répertoire d’interactions avec les classes supérieures », le jeu subtil de la « bonne distance » et la « personnalisation de la relation » dans l’expérience de ce qu’ils appellent « la domination rapprochée ». Entre sentiment d’élection et ressentiment devant l’étalage de la grande richesse, ces personnels parviennent à conserver leur esprit critique, en particulier les femmes, sensibilisées aux normes du féminisme et de l’émancipation.

Par Jacques Munier

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