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La cour d’assises spéciale de Paris

La parole cathartique

4 min
À retrouver dans l'émission

A l’initiative de Riss, directeur de Charlie Hebdo, plus de cent médias français ont publié un appel à défendre la liberté d’expression.

La cour d’assises spéciale de Paris
La cour d’assises spéciale de Paris Crédits : AFP

Parmi ces médias, certains « sont ouvertement désignés comme cibles par des organisations terroristes internationales. Des Etats exercent des pressions sur des journalistes français « coupables » d’avoir publié des articles critiques », souligne le texte, qui ajoute que l’édifice juridique élaboré pendant plus de deux siècles pour protéger la liberté d’expression est attaqué, « comme jamais depuis soixante-quinze ans. Et cette fois par des idéologies totalitaires nouvelles, prétendant parfois s’inspirer de textes religieux ». En plein procès des attentats de janvier 2015, l’opération a du sens. D’autant que tous les Kouachi ou Coulibaly n’ont pas été neutralisés, et que les accusés présents à la cour d’assises spéciale de Paris n’ont pas un profil clairement assignable à la complicité directe d’entreprise terroriste. Le site d’information Les Jours suit le procès et s’est attardé dans son dernier épisode sur cet aspect, où réside l’enjeu judiciaire. « Aucun ne se revendique du jihadisme ni même d’un islam radical » écrit Thierry Lévêque. 

Parmi ceux qui se gondolaient devant les bêtises blasphématoires de Charb, il y avait par exemple un personnage qu’il aurait pu dessiner : Michel Catino, ancien cafetier belge bedonnant, dégarni et diabétique de 68 ans. Cet accusé résume les ombres du dossier. 

Détenu depuis cinq ans, il encourt jusqu’à vingt ans de réclusion pour « association de malfaiteurs terroriste », tout comme les autres accusés. Les faits qui lui sont reprochés sont plutôt minces : deux voyages de Belgique en France, dont l’un présumé avec un sac d’armes dont il assure avoir ignoré le contenu. « Il n’aurait croisé Coulibaly qu’une seule fois à l’occasion d’une sombre histoire de carambouille sur une voiture et n’a jamais vu les Kouachi. » La circonstance aggravante terroriste semble douteuse, et la question se pose pour l’ensemble du box des accusés. L’accusation implique qu’ils étaient au courant du fait que les assassins agissaient au nom d’organisations jihadistes. La défense a souligné que si les épouses des frères Kouachi et leur entourage familial avaient été tenus dans l’ignorance de leurs projets, comment « les tueurs auraient-il pu en confier le secret à des relations plus lointaines, auxquelles on ne pouvait guère faire confiance ? » C’est à partir du mois prochain que la cour va débattre « des éléments matériels, empreintes ADN de certains accusés retrouvées sur les armes, téléphonie qui montrerait leur travail commun, dépositions ».

La parole des victimes

En attendant, c’est le douloureux défilé des survivants, des témoins ou des proches des victimes, où réside peut-être le sens profond de ce procès. Dans l’admirable journal de Yannick Haenel publié par Charlie Hebdo, l’écrivain évoque la catharsis déclenchée jour après jour par cette parole. Et d’abord la nécessité intime d’affronter « cette contre-intimité qu’implique la parole à la barre ».

Est-ce l’adrénaline ambiguë qui anime la justice, cet art public de la vérité ? La parole, telle qu’elle transfigure celui ou celle qui en fait l’expérience à la barre, métamorphose les victimes en quelqu’un d’autre : pour sortir de ce « piège », comme dit Riss, qu’est la victimisation.

Car – ajoute Yannick Haenel – « le crime dont ils ont été l’objet les cantonne dans le monde du crime : une victime ne se définit que par rapport à ce monde qu’elle subit ». En sortir, s’en libérer implique ce « plongeon dans la parole devant tous ». 

Catharsis

Dans la dernière édition de l’hebdo, Yann Diener associe cette forme de rédemption paradoxale à la catharsis, le terme par lequel Aristote désignait la purge des passions chez le spectateur de tragédie, et que Freud avait utilisé comme méthode avant de passer à celle des associations libres sur le divan. Au tribunal de Paris « la salle d’audience est devenue comme un très grand divan », ne serait-ce que par la qualité du silence qui entoure les témoignages. Il rappelle que « la psychanalyse a toujours eu sa place dans Charlie – depuis que Cavanna avait demandé à Roger Gentis de tenir une chronique, qui s’appelait Chez les fous ». Pour « faire craqueler les éléments de langage que se donnent les sociétés et les familles ».

Au quatorzième jour du procès, Yannick Haenel distinguait deux régimes de vérité qui s’y seront manifestés, alors qu’il est destiné par principe à « la manifestation de la vérité ». Sa conception juridique, qui vient du droit romain : la veritas relevant de l’élucidation des faits, et ce que les Grecs nommaient l’aléthéia, c’est-à-dire le dévoilement, la révélation comme « parole de vérité ».

« Cet événement de la vérité, son surgissement à travers la parole, coïncide-t-il avec la vérité comme procédure de vérification ? C’est la nature d’un tel procès que de nous convier à cette double expérience » écrit-il.

Par Jacques Munier

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