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"Sortir de chez soi est une opération de funambulisme où le toucher prohibé peut nous mettre en danger."

Confiance / défiance au prisme du Covid

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La crise du Covid-19 a mis notre confiance à rude épreuve : envers les consignes sanitaires, parfois confuses ou contradictoires, envers les autres et envers nous-mêmes, comme vecteurs potentiels de l’épidémie…

"Sortir de chez soi est une opération de funambulisme où le toucher prohibé peut nous mettre en danger."
"Sortir de chez soi est une opération de funambulisme où le toucher prohibé peut nous mettre en danger." Crédits : SANJAY KANOJIA - AFP

« Nous regardons nos mains et nous ne voyons plus en elles le prolongement de notre corps, la capacité qu’elles ont d’appréhender, de toucher, de saisir ou de caresser, mais un agent possible de contamination », observe Christian Salmon dans un texte sur les « paroles gelées » de la coronarration, publié par le site AOC

On ne doit plus rien toucher, pas même son propre visage… Sortir de chez soi est une opération de funambulisme où le toucher prohibé peut nous mettre en danger. Une sorte de vertige du tactile se déploie là. Vertige du sensible. Car tous nos sens ont perdu leur évidence, leur familiarité ; ils sont en alerte, montent la garde contre l’intrusion du virus. Nos gestes devenus barrières, nous sommes emmurés dans notre moi, gagnés par la contamination, devenus étrangers à nous-mêmes.

L’écrivain, spécialiste du storytelling, cite le théoricien de la guerre Clausewitz qui a forgé l’expression « brouillard de guerre » pour désigner le climat d’incertitude qui prévaut en temps de guerre. Et il décrit la crise du langage que répercute ce brouillard compact.

Elle provoque des collisions d’oxymores ou crée des métaphores qui ont la forme de lapsus, des dénégations qui ne trompent personnes et des actes de langage qui échouent piteusement à la tribune des parlements.

C’est pourquoi le mensuel Philosophie magazine s’emploie aujourd’hui à réhabiliter la notion de confiance. Alexandre Lacroix rappelle qu’elle est proportionnelle au degré de proximité – famille, amis, collègues – et dans un monde où les moyens de communication ou les réseaux sociaux mettent en relation des individus éloignés, la confiance tend à se diluer, voir à se dissoudre comme incarnation du lien social. 

Et comme le climat actuel est à la défiance, la paranoïa des autres tend à amplifier la mienne.

« La défiance est au sentiment de liberté ce que la jalousie est à l’amour » affirmait Robespierre. Mark Hunyadi défend la confiance comme « le lien social le plus élémentaire ». Lorsque nous conduisons, nous ne ferions pas cent mètres si nous n’avions pas spontanément confiance dans le comportement des piétons et des autres automobilistes. « La confiance est un pari sur les comportements attendus », souligne le philosophe qui parle d’une « structure d’attente ».

La confiance est une manière de pallier le déficit d’information, de réduire l’incertitude.

Et il estime que cette pandémie nous a montré par défaut que la confiance « innerve l’ensemble de nos relations ». « Elle n’est donc pas simplement un rapport au risque, comme voudrait le faire croire la pensée économique dominante, mais bien un rapport au monde. »

La mascarade

C’est sans doute à cette ressource à la fois intime et sociale que fait allusion Corinne Pelluchon dans l’hebdomadaire Le 1, consacré cette semaine à « l’avenir masqué ».

« Le masque est un effort minimal qui ne nous fait pas renoncer à notre liberté, dit-elle, mais nous permet de prendre conscience de notre appartenance à un destin collectif. »

« Une situation qui nous oblige à nous sentir responsables de ce dont nous ne sommes pas coupables », ajoute la philosophe. Et pour l’éditorialiste Robert Solé, « le port du masque permet de découvrir le plus sincère des sourires, celui qui se fait avec les yeux ».  

« Le bien comme le mal est affaire de routine, le temporaire se prolonge, l’extérieur s’infiltre au-dedans, et le masque, à la longue, devient visage. » Marguerite Yourcenar

Reste le sentiment de défiance. Pour l’épidémiologiste Catherine Hill, notre pays « a perdu beaucoup de temps et d’énergie sur la question des masques. Les propos contradictoires du gouvernement au printemps, essentiellement pour dissimuler la pénurie en dépit du bon sens scientifique, ont brouillé le discours qu’il fallait tenir dès le départ sur leur utilité ». Elle estime que le port du masque dans l’espace public est nécessaire, « et il devrait l’être partout dès que l’on sort de chez soi, dès lors qu’il y a des croisements de population, et en s’épargnant les arguties actuelles pour savoir s’il faut le porter dans telle rue et non dans telle autre ». Mais en affirmant le 4 août dernier que « l’avenir de l’épidémie à court terme est en grande partie entre les mains des citoyens », le conseil scientifique fait porter « la responsabilité de la santé collective sur les individus. Car le port du masque, s’il est nécessaire, n’est certainement pas suffisant pour enrayer une seconde vague ». L’épidémiologiste, qui fut l’un des soutiens de la lanceuse d’alerte Irène Frachon dans l’affaire du Mediator souligne que « la dynamique est aujourd’hui à une reprise de l’épidémie, encore douce mais continue » comme en témoigne « l’augmentation de 50 % des admissions en réanimation depuis la mi-juillet ».

Par Jacques Munier

A lire aussi

EN IMMERSION : ENQUÊTE SUR UNE SOCIÉTÉ CONFINÉE, Jérôme Fourquet, Marie Gariazzo et al. Seuil, 2020

Sorti en juin, cet ouvrage réalisé par l’Ifop soulignait le niveau de défiance des Français face à la politique sanitaire du gouvernement.

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