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Coluche candidat : conférence de presse, 2 mars 1981

Éloge de la connerie

5 min
À retrouver dans l'émission

Ce n’est pas un poisson d’avril mais un vrai sujet qui concerne la psychologie, la philosophie et la société : l’existence et la prolifération des cons.

Coluche candidat : conférence de presse, 2 mars 1981
Coluche candidat : conférence de presse, 2 mars 1981 Crédits : AFP

Et c’est même un vaste sujet… Comme le suggère l’expression « connerie insondable », qui génère une sorte de vertige, la question semble indéfiniment ouverte, constamment renouvelée et je ne prétends pas en faire le tour en 5 mn. On peut commencer par le mot lui-même dans sa longue histoire. Il fait référence au sexe féminin mais sa version masculine existe aussi : le mot couillon. Dans les deux cas, le Dictionnaire de l’Académie insiste sur l’intention appuyée de vulgarité liée aux connotations sexuelles, plutôt que sur l’organe lui-même. Par ailleurs, le rapport entre notre sujet et le langage est dense, comme le montre la belle tirade de Georges Picard dans son essai éponyme – De la connerie (Corti). 

Ce que disent les cons ? Ils ne le savent pas eux-mêmes, c’est leur sauvegarde. La parole du con, sans être libérée du sens, ne s’astreint pas à l’exactitude. Crécelle à vocation phatique, destinée à repousser le silence dans les coins. Le con s’accroche aux lieux-communs comme un trapéziste saoul à son filin. Il agrippe la main courante des phrases toutes faites et ne lâche plus.

Les Éditions Sciences Humaines publient un ouvrage collectif sous le titre Psychologie de la connerie. Jean-François Marmion esquisse un tableau clinique non définitif : « Le con chasse en meute et pense en troupeau », il « sait tout mieux que vous » ; contre lui, « la légitime défense est un piège » car à tenter de le raisonner on entre dans son jeu et court le risque d’apparaître comme son autre symétrique. C’est « l’effet miroir »… Surtout s’il se présente comme un champion de « l’anticonformisme », un héros de la lutte contre le « politiquement correct » – notre nouveau point Godwin. Serge Ciccotti évoque l’approche scientifique, à travers les nombreux « biais cognitifs » qui se manifestent dans le raisonnement altéré des cons : « l’illusion de contrôle » de celui qui appuie frénétiquement sur le bouton de l’ascenseur quand il est pressé, le biais rétrospectif qui fait dire à tout bout de champ « je le savais », ou encore l’effet Dunning-Kruger : vouloir à tout prix « t’expliquer ton boulot » alors que « les personnes incompétentes tendent à surestimer leur niveau de compétence » et ne parviennent pas davantage « « à reconnaître la compétence chez ceux qui la possèdent » ; le biais de confirmation, ou la propension à ne retenir que ce qui confirme ce qu’on sait ou croit savoir déjà ; « l’acceptation inconditionnelle de soi », à distinguer de l’estime de soi, laquelle s’appuie sur la performance et peut être sujette à variations… 

L’effet miroir

Au même temps, on est toujours le con de quelqu’un, estime Maxime Rovère dans un livre qui vient de paraître chez Flammarion sous le titre Que faire des cons ? Pour ne pas en rester un soi-même. Le philosophe s’emploie à dégager des lignes de fuite dans une perspective constructive. Prenant acte du piège que constitue toute tentative de ramener le con à la raison, il suggère d’adopter au contraire une forme de sagesse relevant en l’occurrence « de la sainteté et de la grâce ». Car si les cons nous accablent et s’obstinent, ils nous amènent à faire « l’expérience de nos propres limites ». Et face au « naufrage interactionnel » consistant à perdre toute patience et bienveillance, à s’éloigner à proportion même de son idéal d’humanité, il convient de prendre en compte que les qualités d’intelligence et de tact ne tiennent leur sens qu’à la mesure de ce défi. Car le mépris est contagieux. L’inspiration spinoziste de l’auteur lui indique qu’en philosophie les jugements moraux ne servent à rien et que l’essentiel est de comprendre, ce qui signifie considérer ces comportements « comme un problème concernant des lignes, des corps ou des points », more geometrico, à la façon du géomètre.

Jouer au con

D’autant que l’usage politique de la connerie en mode retournement du stigmate peut avoir, au delà du plaisir duplice et anticonformiste, des effets corrosifs. Marie Duret-Pujol l’observe en détail dans un livre sur Coluche Président, histoire de la candidature d’un con (Le Bord de L’eau). Rappelons qu’au printemps 1980 le comique évoque son intention de se présenter aux élections présidentielles « comme candidat nul, pour faire voter les non-votants ». Coluche est dans le rôle qu’il s’est forgé : « Avec mon air qu’on reconnaît partout », « J’suis l’andouille qui fait l’imbécile ». Peu après, son premier « Appel historique » paraît dans Charlie Hebdo

J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards… tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour moi.

Pour conclure provisoirement : on souscrit d’emblée, sans barguigner, au sens récréatif et collectif du verbe « déconner ». Alors pourquoi ne pas en faire un principe de coexistence pacifique ?

Par Jacques Munier

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