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Virgile et Dante, l'arrivée au Purgatoire (G. Doré)

Le culte des morts

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C’est aujourd’hui – au lendemain de la Toussaint – le jour de la commémoration de nos défunts. En période de confinement, les visites au cimetière ont été autorisées hier seulement.

Virgile et Dante, l'arrivée au Purgatoire (G. Doré)
Virgile et Dante, l'arrivée au Purgatoire (G. Doré) Crédits : Getty

Et pour tous ceux qui ont dû célébrer les funérailles de leurs proches au printemps dernier, en petit comité et à la hâte, cette fête permet de faire son deuil. Les morts nous imposent un devoir moral. Les archéologues qui ont fouillé les sites funéraires de l’époque de la grande peste l’ont montré : au lieu de trouver des corps empilés dans la précipitation, ils ont mis au jour des dépouilles alignées avec soin. Les sépultures sont les plus anciennes traces de l’humanité. En Europe, c’est le cimetière paroissial qui devient au Moyen Âge le modèle longtemps dominant du lieu de repos des morts. 

Le sentiment religieux au XIXe siècle

Puis, avec l’évolution des mentalités eu égard à l’hygiène, mais aussi la sécularisation de la société, le cimetière moderne se développe à l’écart des lieux de culte et en dehors des villes. À Paris, c’est au début du XIXe siècle que les grands cimetières sont construits aux confins de la capitale : celui de Montmartre au nord, le cimetière du Montparnasse au sud, celui de Passy à l’ouest et le Père Lachaise à l’est. Ils témoignent, après la Révolution et le déclin du pouvoir spirituel et temporel de l’Église, d’un regain du culte des morts. C’est dans le contexte de rationalisme militant et de positivisme naissant que Guillaume Cuchet a étudié les formes nouvelles du sentiment religieux : apparitions mariales, débats sur l’enfer, le purgatoire et le paradis, religions « philanthropiques », spiritisme… Et surtout, largement diffusé dans la population, le culte de la tombe et des morts. Dans Une histoire du sentiment religieux au XIXe siècle (Cerf) l’historien rappelle que depuis le XVIIIe siècle, sous l’influence du « prophète du Nord », Emmanuel Swedenborg, « la définition chrétienne du ciel comme vision béatifique était en crise ».

On lui reprochait d’enfermer les élus dans un tête-à-tête éternel avec Dieu dont on craignait qu’il fût bien long, surtout sur la fin.

Le courant du spiritisme, dont le plus célèbre représentant était Victor Hugo, illustre aussi une évolution de « l’affectivité familiale » accordant davantage de place à l’expression des émotions. Les décès « semblent avoir été vécus plus douloureusement », en tout cas dans une forme plus sensible que l’hommage rituel rendu à la position sociale du disparu sous l’Ancien Régime. D’où la recherche d’un lien à retrouver ou maintenir avec le défunt, ainsi que la croyance et la pratique des « tables tournantes » puis « parlantes » qui se développent dans un public converti face à « l’irruption imprévue d’un de ces morts qui ne passent pas et qui attendent, tapis dans nos fondations intimes, une cheminée pour remonter, fût-elle aussi improbable que le pied d’un guéridon. » Sur les tombes, les épitaphes témoignent de l’espérance affichée « de se retrouver au ciel en famille ».

Le Purgatoire, chemin de perfection

Le terme « au-delà » pour désigner l’empire des morts date justement du XIXe siècle, l’une de ses premières occurrences se trouve chez Renan. Et c’est un symptôme supplémentaire de la défiance envers la vision traditionnelle de l’Enfer et du Paradis, ainsi que du désir de s’ouvrir un autre espace de méditation funèbre. Au milieu du siècle, la prière pour les âmes du purgatoire va connaître « un grand renouveau », indice supplémentaire d’une évolution des mentalités face à la mort. Non pas forcément qu’on se soit remis subitement à y croire, mais plutôt, suggère Guillaume Cuchet, « pour rester en contact » avec les défunts « et se ménager une étape dans ce qu’on n’appelait pas encore le travail du deuil », en palliant autant que faire se peut « les rigueurs de l’absence ».

La Divine Comédie

Le purgatoire est une invention théologique récente à l’époque de Dante. Entre l’enfer et le paradis, la damnation et le salut, il ménage une troisième voie qui est aussi un « chemin de perfection » où les vivants peuvent accompagner les morts. Dans un bel article de la revue Études, Emmanuel Godo a emboîté le pas au poète.

« Le Purgatoire est là pour inverser la force de mort qui condamne la plupart des hommes à désobéir à la promesse inscrite au fond de leur âme, à mutiler leur vie intérieure, à faire le choix de la dissemblance et de la défiguration. »

L’écrivain rappelle la date hautement symbolique de l’arrivée de Virgile et Dante au seuil du Purgatoire, le matin de Pâques de l’an 1300, qui « relie le poème au temps liturgique » : « l’humanité retrouve son fanal d’espérance et le moyen pour que la mort soit vaincue ». C’est tout le sens de la prière qui accompagne les défunts dans cet « itinéraire spirituel ».

« Dante est conscient que la qualité du lien qui unit les vivants entre eux dépend étroitement de la qualité du lien qui unit les vivants et les morts. »

Par Jacques Munier

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