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Appartenir à l’Europe ? Ou se l’approprier

Europe, le déficit d’adhésion

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Le dépôt des candidatures aux élections européennes est clos depuis vendredi soir, c’est le véritable coup d’envoi d’une campagne qui a peiné à démarrer.

Appartenir à l’Europe ? Ou se l’approprier
Appartenir à l’Europe ? Ou se l’approprier Crédits : Getty

Le record enregistré avec 33 listes en présence suffira-t-il à réveiller l’intérêt des électeurs, qui s’avère encore un peu plus faible qu’aux derniers scrutins. Devenue un enjeu en elle-même, à l’échelle nationale comme au niveau européen, la participation n’a pas cessé de baisser depuis les premières élections européennes de 1979 *, où elle s’élevait à 61%. Aujourd’hui, elle dépasserait à peine 40% dans notre pays, un chiffre et une évolution à peu près similaire dans l’ensemble de l’Union européenne. À trois semaines du scrutin, les enquêtes d’opinion ne laissent guère présager un quelconque rebond, observe Patrick Roger dans Le Monde. Peut-être, ajoute-t-il, « le retour à une liste unique, dans un contexte social et politique tendu, pourrait-il entraîner un sursaut électoral ». Sur le site du quotidien, la politiste belge Florence Delmotte évoque le sentiment relatif d’appartenance des Européens à la communauté qu’ils reconduisent tous les cinq ans. « Dans l’Eurobaromètre publié en novembre 2018, il apparaît que, dans l’ensemble des Etats membres, une majorité des sondés « se sentent » citoyens de l’Union. » Mais elle relève également que « le même sondage révèle que moins de la moitié des personnes interrogées estiment que « leur voix compte dans l’Union européenne ». D’où sa conclusion : « Appartenir à l’Europe ? Il est sans doute plus essentiel que les citoyens prennent conscience que l’Union européenne leur appartient, qu’ils se l’approprient. » Le politologue bulgare Ivan Krastev cite quant à lui une étude de la fondation Bertelsmann réalisée dans les 28 pays de l’Union : 67 % des Européens estiment que c’était mieux avant… « Le niveau de nostalgie est plus ou moins équivalent dans toutes les classes d’âge. Seule la période de référence diffère selon les pays et les générations. » L’année 1989 fait consensus, « quand les espoirs à l’Est comme à l’Ouest étaient immenses ». 

L’Europe s’est construite dans la peur de son passé, des deux guerres mondiales. Elle se met à avoir peur de l’avenir.

Or – souligne-t-il – la nostalgie profite aux partis d’extrême-droite, lesquels ne sont plus au clair à l’égard de l’Europe… Pour le site de l’hebdomadaire Le Point, Emmanuel Berretta a étudié le programme de Marine Le Pen et sa fiction d’une Europe des « coopérations librement consenties ». Par exemple, « un État qui voudrait protéger les rentes des entreprises nationales pourrait décréter que telle directive ne lui convient pas et renoncer à l’appliquer ». Ce qui pourrait conduire un État voisin se considérant comme lésé à renoncer à appliquer une autre directive favorisant son concurrent. Pour les consommateurs comme pour l’innovation industrielle, le résultat pourrait s’avérer à somme nulle : « les prix des biens et services repartiraient à la hausse, tout comme les marges patronales ». La confusion règne également dans les cibles que s’est choisies le RN, notamment la Commission européenne, accusée de concentrer trop de pouvoirs. D’où la proposition lepéniste de « redonner l’initiative législative au Conseil européen ». Constitué par les chefs d’état et de gouvernement, ses conclusions – faut-il le rappeler – donnent instruction à la Commission de préparer une législation. Agiter le chiffon rouge des commissaires européens revient donc à ignorer les mécanismes de la décision dans l’architecture politique de l’Union européenne, dans le but d’enfumer les électeurs. Et de reporter sine die toute forme de débat sérieux sur le fonctionnement des institutions européennes et leur caractère démocratique.

« La fragile assise du pouvoir présidentiel en France, révélée par la révolte des gilets jaunes ; la double crise constitutionnelle au Royaume-Uni qu’illustrent la tension entre expression populaire et Parlement ainsi que les impasses d’une sortie européenne en sauvegardant l’intégralité territoriale ; l’arrivée au pouvoir d’une coalition antisystème en Italie ; la brèche percée dans le consensus de l’après-guerre par l’AfD en Allemagne » ainsi que l’encouragement inédit, depuis la Maison Blanche, des partis d’extrême-droite en Europe, tout cela constitue la nouvelle donne de ce qu’il est encore convenu d’appeler la « construction européenne ». C’est le constat établi par Luuk van Middelaar dans la discussion ouverte par la revue Le débat à l’occasion de la parution de son dernier livre intitulé Quand l’Europe improvise. Le conseiller du président flamand du Conseil européen Van Rompuy de 2010 à 2014 y déplore le passage en Europe d’une « politique de la règle » à une « politique de l’événement ». Et à propos de sa référence à Machiavel, il souligne que ce n’est pas tant à l’auteur du Prince qu’il pensait qu’au patriote républicain des Discours. « Ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple me paraissent désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome », car « ils prêtent plus d’attention aux cris et aux rumeurs (…) qu’au effets salutaires qu’elles produisaient. » Le débat est ouvert...

Par Jacques Munier

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