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La nouvelle rotative de Ouest-France, novembre 2014

Le métier de journaliste

4 min
À retrouver dans l'émission

La presse écrite est menacée par l’expansion du numérique, et c’est le métier d’informer qui s’en trouve lui-même profondément modifié.

La nouvelle rotative de Ouest-France, novembre 2014
La nouvelle rotative de Ouest-France, novembre 2014 Crédits : AFP

Dans un livre paru aux Éditions de l’Aube sous le titre La presse est un combat de rue, Éric Fottorino fait l’éloge du papier. Clin d’œil à la formule de Bourdieu – « la sociologie est un sport de combat » – le livre est aussi un plaidoyer pour la survie des kiosquiers, qui assurent à la presse une présence dans l’espace public. Pas seulement par nostalgie mais parce que c’est là qu’aboutit, à portée de main du citoyen, le travail effectué en amont pour « choisir, hiérarchiser, raconter, s’éloigner de l’actualité aveuglante pour voir l’événement ». Même si tous les contenus du kiosque sont disponibles « au fond de votre poche » sur votre smartphone, « ils ne vous apostropheront jamais comme une manchette sortie brûlante des rotatives, résultat d’âpres débats et de combats d’idées ». D’autant que ces contenus sous leur forme numérique se déversent « dans un désordre sans nom », uniquement dicté par les algorithmes « en fonction de votre historique de navigation, de vos requêtes, de vos likes ». Alors que « la presse vous propose ce que vous ne cherchiez pas »… Et pour comprendre l’époque dans toute sa complexité, nous offre ce que Gille Deleuze appelait « les bonnes pinces pour attraper le réel ». 

Temps de cerveau disponible

L’ouvrage d’Éric Fottorino rassemble aussi des articles parus sur le même sujet dans l’hebdomadaire Le 1, dont il est le directeur et cofondateur. Un chapitre est consacré aux « dérives du spectacle » et vise en particulier internet et les réseaux sociaux. Dans un livre publié sous le titre éloquent La civilisation du poisson rouge (Grasset) Bruno Patino décrit le système destiné à capter notre attention, à la détourner en nous enfermant dans le bocal de nos écrans, « soumis au manège de nos alertes » et notifications.

« Le nouveau capitalisme numérique est un produit et un producteur de l’accélération générale. Il tente d’augmenter la productivité du temps pour en extraire encore plus de valeur. »

Lui qui a dirigé le site du Monde.fr, estime que « l’effondrement de l’information est la conséquence première du régime économique choisi par les géants de l’internet ». 

Les « esclaves du web »

Car c’est aussi en amont la pratique du journalisme qui s’en trouve profondément affectée, comme le montre Sophie Eustache dans un livre qui vient de paraître aux Éditions Amsterdam sous le titre Bâtonner. Comment l’argent détruit le journalisme

Bâtonner, c’est copier-coller une dépêche en la remaniant à la marge.

Une pratique qui se répand dans les rédactions web du fait de l’intensification de la concurrence entraînant une accélération de la production de contenus et une information usinée en série. C’est aussi le résultat final de la mainmise toujours plus intrusive des grands argentiers qui contrôlent la quasi-totalité des titres. Jusqu’à présent, il s’agissait pour eux de s’acheter de l’influence. Il leur faut désormais du retour sur investissement.

L’économie d’internet vient renforcer les logiques mercantiles déjà à l’œuvre dans les groupes de presse. (Sophie Eustache)

L’objectif : « conquérir la première place dans les référencements des moteurs de recherche », et c’est ainsi que Google est « devenu le rédacteur en chef dans les services web ». Au prix d’une perte totale du sens de leur travail pour les « petites mains » qui torchent ces sous-articles destinés à faire du clic en accumulant les mots-clés et les liens hypertexte. « Un rédacteur web consacre en moyenne 30 minutes à l’écriture d’un article ; un journaliste du titre papier, au moins une journée. » Pour le lecteur, à l’autre bout de la chaîne, c’est « l’uniformisation totale du traitement de l’actualité » et les sujets à l’international évacués car ça n’intéresse personne… 

Où va le journalisme ?

Le constat sur ce « journalisme de marché » est partagé et analysé de longue date par le site de l’Acrimed, qui publie la revue Médiacritiques. La dernière livraison est consacrée au traitement médiatique du mouvement contre la réforme des retraites. D’une manière générale, « le (petit) périmètre du débat est balisé : la réforme est inéluctable ; les galères d’usagers écrasent la couverture des grèves, en particulier dans les JT devenus, au choix, succursales de Bison futé ou cellules de crise pour entreprises en péril ». Et le précédent numéro de la revue posait la question qui nous occupe : « Où va le journalisme ? » Réponse : « le journalisme et ses conditions d’exercice ne cessent de se dégrader, et la qualité de l’information avec », du fait notamment que l’enquête et le reportage ont majoritairement cédé la place à la mode du « décryptage de l’actualité, dont la livraison express est assurée par des journalistes devenus communicants, et des communicants devenus journalistes ». Un article sur les géants du numérique dénonce leur influence néfaste dans la diffusion et la production de l’information. « Les GAFAM œuvrent moins en faveur de la diversité des opinions et du pluralisme culturel et politique qu’au profit d’une marchandisation accrue de la culture, de l’information et des rapports sociaux. » Le monde tourne rond dans le bocal du poisson rouge…

Par Jacques Munier

A lire aussi Eugène Boutmy : Dictionnaire de l’argot des typographes (Le mot et le reste)

Eugène Boutmy était typographe à une époque où cette activité nécessitait d’être un ouvrier savant, sachant à la fois manier le plomb, manipuler les tournures de la langue et faire respirer un texte sur une page. Ce labeur a donné naissance à une langue verte, un argot qui permettait «d’entrer en imprimerie». Cet ouvrage, en plus de nous présenter un lexique fleuri, souvent drôle et très imagé, rend hommage au labeur des typographes, dur et contraignant, renforçant leur conscience sociale et politique. Note de l'éditeur

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