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"L'envie est son propre bourreau"

La passion dévorante de l’envie

5 min
À retrouver dans l'émission

Enquête sur l’un des ressorts les plus puissants et les plus inavoués des relations en société : l’envie et la jalousie.

"L'envie est son propre bourreau"
"L'envie est son propre bourreau" Crédits : Getty

« L’envie silencieuse croît dans le silence » disait Nietzsche. Et de fait, l’envieux fait tout ce qu’il peut pour ne pas être tenu pour tel. Il n’est guère intéressé par un transfert à son égard, ne souhaite pas une « envie en retour ». L’objet ou la situation sociale qu’il convoite chez autrui ne sont pas davantage le but premier de sa passion mauvaise, laquelle vise plutôt la destruction de cet avantage et que « l’autre perde sa belle voix, sa virtuosité, sa prestance ou sa vertu ». C’est ainsi que le sociologue Helmut Schoeck présente le paradoxe stérile de l’envieux, dans un ouvrage devenu un classique, L’envie, un histoire du mal, aujourd’hui réédité aux Belles Lettres. Des sociétés traditionnelles aux sociétés modernes, des mythes ou des religions à l’économie, le livre est une somme sur cette passion destructrice, dévorante, et quasiment universelle. « L’envieux au sens propre s’exclut d’emblée de toute forme de compétition » résume-t-il, ce qui en fait un élément parfaitement inopérant de l’émulation sociale. La jalousie peut naître dans une situation de concurrence entre égaux, l’envie est le résultat d’une frustration liée à l’inégalité de condition qu’on cherche absolument à masquer pour ne pas « perdre la face ». Elle est la négation de la reconnaissance, de l’admiration ou du respect. La psychologie est éclairante sur les origines et le sens profond de l’envie. En particulier lorsqu’elle analyse le caractère universel de la jalousie entre frères et sœurs : Freud évoque dans Psychologie des masses et auto-analyse « l’accès d’envie par lequel l’enfant plus âgé accueille le plus jeune ». Mais constatant qu’il ne peut l’exclure de l’amour parental à son bénéfice exclusif, il va progressivement s’identifier à lui. « Dans leur groupe naît alors une conscience de masse ou de communauté – conclut Freud – qui trouve son prolongement plus tard à l’école. » Ou ensuite dans ce qu’on appelle « l’esprit de corps » : « Nul n’a le droit de chercher à se distinguer (…) Cette exigence d’égalité est la racine de la conscience sociale et du sentiment du devoir. »

Helmut Schoeck cite le cas des Indiens Sioux, où l’aîné d’une fratrie peut s’enorgueillir du temps que sa mère a laissé s’écouler avant d’enfanter à nouveau après lui, preuve de l’amour exclusif qu’elle lui portait, supérieur à l’attrait des rapports sexuels. Chez les Dakotas, c’est la jalousie entre jumeaux qu’il s’agit à tout prix d’éviter : « On devait les traiter sur un pied d’égalité absolue », de peur que l’envie ne soit fatale à l’un des deux. De nombreux peuples traditionnels ont érigés des tabous stricts à cet égard. Et dans nos sociétés on connaît les préventions adoptées à l’encontre du « mauvais œil ». La sagesse des proverbes l’illustre : « L’envie vous lorgne même par les yeux des petits enfants. » Ou encore « L’envie ne veut rien manger si ce n’est son cœur. » Et pour signifier qu’on ne peut calmer l’envieux par des bienfaits ou des cadeaux – car on lui montre par là « à quel point on lui est supérieur et combien facilement on peut se passer de ce qu’on lui donne » : « Plus on fait de bien à l’envieux, plus il devient mauvais. »

Apprendre à perdre

Peut-être le meilleur antidote à l’envie est-il de cultiver le sentiment de la perte. Dans un beau livre paru chez Rivages sous le titre Apprendre à perdre, Vincent Delecroix souligne que tout nous y incite, pour le meilleur comme pour le pire : « nous vivons avec ce qui est perdu, parlons avec les morts, errons dans nos souvenirs… » Meurtres de masse, compassion pour ceux qui dans l’exil et les migrations perdent tout, mais encore conscience des désastres écologiques ou « destruction des conditions matérielles d’existence », notre époque vit la perte et le plus souvent la produit. Le philosophe évoque aussi les « craintes fantasmatiques de perte d’identités culturelles ». 

La mythologie néo-païenne et le fantasme de la pureté biologique de l’origine ont convergé dans la crainte obsessionnelle et hystérique de la perte.

Il nous faut apprendre à perdre, sans que « cette crainte anticipe névrotiquement la perte et ainsi empoisonne l’âme et tétanise la jouissance », mais, autant que possible, en réalisant sereinement cette condition « plus qu’humaine ». Le temps messianique nous y invite. Mais aussi la vie quotidienne, qui nous inspire la peur de perdre « la richesse ou la vie, l’amant ou même la jeunesse ». 

Projeté depuis l’avenir sur le présent, le temps de la perte l’épouse et le pénètre continûment : c’est le même temps dédoublé qui se vit dans une expérience unique.

« Peut-être chacun de tes souffles est-il le dernier d’un autre ? » demande Elias Canetti dans Le Territoire de l’homme. Vincent Delecroix évoque le rituel de la fête juive de Pessah, qui laisse à la table une place vacante pour le prophète Élie. « En réalité – commente le philosophe – cette place aura toujours dû rester vide » et ce « jusqu’à la fin du monde ». 

Celui qui manque est en surplus, et non en moins.

Par Jacques Munier

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