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Le Christ par Rembrandt

L’art de la nuance

4 min
À retrouver dans l'émission

Des syndicats de médecins ont alerté sur les insultes et menaces reçues par leurs adhérents de la part des milieux antivaccins et complotistes les plus radicaux.

Le Christ par Rembrandt
Le Christ par Rembrandt Crédits : Getty

On a le droit de douter, mais la brutalisation du débat qui se développe à ce sujet comme à d’autres ne fait qu’ajouter à la confusion générale. D’autant plus que les médecins eux-mêmes « ont une parole très prudente » - souligne Jacques Battistoni, président du syndicat MG France. Philosophie magazine publie opportunément un dossier plaidant pour l’art de la nuance. Alexandre Lacroix souligne qu’il s’agit « d’un pari sur la nature même du réel » : la couleur du monde se présente comme un « subtil dégradé ». Et il cite Héraclite : « Il faut éteindre la démesure plus encore que l’incendie. » Nicolas Gastineau évoque les travaux de la chercheuse américaine Whitney Phillips sur la haine en ligne, qui paie beaucoup plus que la mesure ou la nuance, et ce à tous les sens du mot payer. En termes d’économie de l’attention, les contenus ayant une charge émotionnelle forte suscitent les réactions et multiplient les interactions, ils sont donc privilégiés par les plateformes. Une logique qui n’a pas tardé à contaminer les grands médias mainstream, où faire le buzz est toujours plus rentable qu’examiner posément un problème. Et sur le web, « les conséquences éthiques de nos actes en ligne sont obscurcies ». Emmanuel Levinas avait fait du visage le lieu du surgissement de l’éthique. Un caractère d’évidence qu’illustre à contrario l’expression « perdre la face ». Et c’est dans le « face à face » que s’impose le respect à l’égard de l’humanité de l’autre. Sur internet, le visage n’est qu’une parodie, « la face figée de notre photo de profil ».

Le bon Samaritain

Dans la dernière livraison de la revue Commentaire, Pierre Manent analyse en finesse et nuance la récente encyclique Fratelli Tutti du pape François « sur la fraternité et l'amitié sociale », où la parabole du « bon Samaritain » a une place d'honneur. À propos du prêtre et du Lévite, qui passent leur chemin sans porter secours au malheureux détroussé et roué de coups par des brigands, le pape souligne que ces « personnes occupant des fonctions importantes dans la société n'avaient pas dans leur cœur l'amour du bien commun ». Or, précise Pierre Manent en citant les textes, le Lévitique et les Nombres, ces deux hommes de foi étaient tenus par la loi de pureté, qui proscrit de toucher un cadavre, ou quelqu'un « à demi mort ». De la figure du Samaritain, le pape esquisse de même une interprétation moderne, de nature à inspirer nos contemporains.

Il s'est arrêté, lui a fait don de la proximité, a personnellement pris soin de lui, a également payé de sa poche. Surtout il lui a donné quelque chose que, dans ce monde angoissé, nous thésaurisons tant : il lui a donné son temps.

Mais, remarque le philosophe, le Samaritain « a une ampleur dans les gestes, une liberté dans la démarche, une compétence dans le soin à toutes blessures, une autorité dans la parole qui ne sont pas d'un homme. Les Pères de l'Église ne s'y trompèrent pas : le Samaritain n'est autre que Jésus lui-même ». La parabole ne nous invite pas seulement à nous identifier à l’autre mais à reconnaître et cultiver notre dimension spirituelle. Elle « nous enseigne d'abord que nous n'avons ni la charité, ni la force, ni la vertu réparatrice, ni la patience, ni l'espérance pour être comme le Samaritain ». Et « à la fois que nous devons nous faire les prochains les uns des autres et que nous ne le pouvons pas si nous comptons sur nos propres forces, si nous nous contentons d'être des « humanistes ». Car, ajoute Pierre Manent, la compassion simplement humaine est « un sentiment qui, comme tel, n'est pas susceptible d'être qualifié moralement : laissée à elle-même la compassion pour la victime se convertit aisément en compassion pour le bourreau ». Elle ne devient éthique que « si elle est guidée par ces vertus que sont le courage, la justice et la prudence ».

Le don de soi

Dans sa chronique de l’Avent, publiée par La Croix L’Hebdo, Frédéric Boyer évoque « l’épreuve du don » : la demande d’autrui en souffrance, ne nous conforte pas tant dans la bonne conscience de la charité qu’elle ne nous renvoie à notre propre vulnérabilité. « Elle nous convoque à l’ensemble vide que nous formons les uns avec les autres », au sens mathématique du terme.

Un ensemble vide ne contient rien, mais comme c’est un ensemble, il n’est pas rien. Ce que l’on donne en donnant n’est pas ce que nous possédons mais précisément ce que nous n’avons pas, ce rien qui n’est pas rien puisque nous sommes ensemble, ce vide entre nous que le don transforme en événement, en rencontre.

Par Jacques Munier

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S’appuyant sur un large corpus de traditions populaires — hébraïques, arabes, russes, indiennes, persanes, mongoles, serbes… —, souvent inconnues car dissimulées dans de vieux manuscrits ou des grimoires, Claude Lecouteux retrace avec brio la riche geste de Salomon, dévoilant ainsi toute l’ampleur mythique du célèbre monarque. (Présentation de l'éditeur)

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